Rencontre-débat de 16 h 00 à 18 h 00
Les nouvelles technologies et la fonction documentaire
Intervenants
M. Jean-Louis DURPAIRE - Inspecteur dacadémie, Directeur du CRDP de Poitou-Charentes, Chargé de mission académique aux technologies nouvelles : " Les serveurs académiques : un outil documentaire, dédition ou de formation ? "
Jean-Paul POLINIERE - Coordinateur de la recherche et du développement des Instituts IGF : " Maîtrise et coordination de linformation, moyen clé des relations entre sources dinformation et apprenants "
M. Jacky PEREZ - Responsable de formation, CIC Lyonnaise de Banque : " Se former aux métiers de la banque ... Apprendre autrement. Utilisation des technologies Internet, la Banque de Ressources Pédagogiques "
M. Laurent VOLKMANN - UFCM de Cannes
Animateur : M. Jean MICHEL - Conseiller du directeur à l'Ecole Nationale des Ponts et Chaussées
Où sont les frontières entre information et formation ? Comment évoluer vers de nouveaux modes d'approche de l'accès à la connaissance ? Comment favoriser l'utilisation directe par les apprenants des ressources informationnelles documentaires à présent disponibles ? Quels programmes nationaux, régionaux ou européens entreprennent la construction de dispositifs utilisant les nouvelles technologies de l'information ? telles sont les grandes lignes directrices qui ont parcouru ce débat et cherché à y trouver réponse...
M. MICHEL introduit la séance par la présentation du programme européen EDUCATE, qui avait pour objectif de donner à des futurs ingénieurs laccès à des ressources informationnelles, et s'est révélé un produit mixte, c'est-à-dire qu'il peut être considéré à la fois comme outil d'information et comme outil de formation. Cette ambiguïté, cette mixité est très intéressante et mériterait qu'on s'y arrête.
Le directeur du MIT (Massachusetts Institute of Technology) à Boston a fait remarqué, en s'appuyant sur une étude réalisée récemment, que 50 % des connaissances des étudiants diplômés américains a été acquis au cours de la libre-consultation des réseaux mis à leur disposition. La formation informelle est donc aussi importante que la formation formelle. Dans ces conditions, quel est le rôle des formateurs, leur valeur-ajoutée, quelle doit être la place du médiateur pédagogique, quel est le rôle de celui qui met en accès les sources d'information...? En résumé, quelles seront les futures équipes du transfert de connaissance ? Les institutions concernées se posent en ce moment ce type de questions.
M. VOLKMANN, chef de projet à Euromédia à Cannes, présente FORMATIS. Ce projet émane du Groupe UFCM, organisme de formation professionnelle et continue créé en 1977. En 1989, lUFCM a décidé de développer la téléactivité et notamment la téléformation. La première expérience de téléformation, avec un Centre d'apprentissage par le travail pour les paralysés de France, a servi de référence pour élaborer la stratégie du groupe en matière de téléformation. Suite à diverses expérimentations, lUFCM a constitué en 1994 une société à part entière, Euroformation, qui thésaurise le savoir-faire technologique du groupe UFCM. Euro-médiaservice, dont M. VOLKMANN était ici le représentant, est la toute dernière branche de la société, spécialisée elle dans l'utilisation des nouvelles technologies. Donc au sein d'un même groupe, il y a eu volonté d'instaurer une complémentarité directe entre des ressources pédagogiques et des ressources techniques. Plus particulièrement, Euroformation mobilise toutes les connaissances en ingénierie de formation à distance, en développement ou adaptation de contenus de formation, en développement et simplification d'interfaces comme la visioconférence, et en formation de formateurs. On utilise le serveur, où tous les nouveaux documents élaborés sont systématisés, avec leur répertoire, puis envoyés au Centre de Ressource Multimédia. Le CRM devient alors un poumon où on peut voir tout ce qui se capitalise, suivant une arborescence informatique précise qui doit être parfaitement maîtrisée par les formateurs.
Depuis 1992, le stagiaire a été replacé au cur de la téléformation, lUFCM s'est émancipée de cette tendance des années 1980 à se focaliser sur les technologies et le contenu. En téléformation, on identifie donc les prérequis inévitables : les prérequis à la formation elle-même, à savoir, l'utilisation de systèmes informatiques et d'outils de télécommunication, et la sensibilisation aux méthodes de travail ; les prérequis à la discipline, comme en toute formation ; et enfin les prérequis généraux, à savoir un certain niveau de culture générale de façon à pouvoir déchiffrer les consignes, savoir lire et écrire, et aussi plus que jamais la motivation. On identifie aussi quatre modes pédagogiques : l'autoformation qui va toujours de pair avec le tutorat, les sessions de cours, la recherche et l'accès aux ressources en libre-service. Il y a une progression logique en terme de contenu entre ces quatre modes ; la banque de données initiale réservée essentiellement à la recherche et à l'accès aux ressources, est en effet travaillée par les formateurs de manière à en faire un support de cours, que ce soit pour les cours en présenciel ou à distance, puis pour l'autoformation. Le tutorat est on line ou off line avec les messageries électroniques. Les sessions de formation sont à la fois des regroupements, des visioconférences, des visites sur site individuellement mais de préférence en groupe, et rarement en multipoints pour une raison de coût. En fait, le plus fréquemment, ce sont des sessions de formation en présenciel, avec un groupe de 5 à 15 apprenants, et aussi avec 3 à 10 stagiaires distants.
En ce qui concerne la recherche et l'accès aux ressources, la base mondiale des formateurs sur Internet est intégralement ouverte aux stagiaires, mais avec une ligne directrice qui est le projet professionnel ou le poste de travail dans le cas d'une formation continue. C'est essentiel pour que l'apprenant ne se perde pas dans cette masse de données. A l'issue de la formation, il maîtrise alors un ensemble d'informations additionnelles utiles dans le cadre de sa formation pour pouvoir se perfectionner. On tend par exemple à développer des grilles de programmes de visioconférences en libre service, où le stagiaire fait son choix de façon autonome parmi un emploi du temps de visioconférences ciblées sur un thème précis.
On utilise donc l'ensemble des supports existants , et là où la poste est le plus pratique des média, on a recours à la poste : il n'est pas question de chercher le dernier cri de la technologie pour impressionner, quand les outils plus anciens et moins coûteux sont les plus efficaces.
La notion de tutorat est liée à celle de création d'outils et c'est là l'essentiel : le savoir est capté par le multimédia, les informations sont à la portée de tous ; par contre le savoir-faire reste le domaine du télé-tuteur. Ce constat amène des conséquences pédago-techniques. Une aisance et un savoir-être devant les nouveaux outils sont capitaux, notamment lors du télé-accueil où les trois premières minutes sont déterminantes pour le reste de la formation... Entre formateur et tuteur, il faut faire la différence. Le tuteur conduit l'apprenant dans trois dimensions sensorielles, le touché, le visuel et l'ouïe, dans le sens où il a une vision d'ensemble du parcours du stagiaire, il a une écoute active de ses attentes, et le touché parce que le tuteur régule la progression du stagiaire et l'encadre presque physiquement. Les deux autres sens sont plus du domaine du formateur : la parole, parce qu'il diffuse le savoir, et le nez parce qu'il a l'intuition de ce qui doit faire évoluer à un moment donné la formation. Mais finalement, en téléformation, on peut dire que le télé-formateur a la fonction du formateur et du tuteur à la fois.
M. POLINIERE, coordinateur de la recherche et du développement des instituts IGS, a souhaité intervenir sur le thème "Maîtrise et consolidation des informations, moyen-clef des relations entre sources d'information et apprenants". IGS est basé à l'origine aux USA, mais trois instituts ont été installés en Europe également. L'essentiel de l'activité d'IGS consiste à consolider et maîtriser l'information.
Par consolider, on entend le développement de toutes les technologies de l'information qui permettent de réduire le volume de l'information, de 100 pages à une unique page par exemple, par l'évaluation et la compression. L'évaluation consiste à rejeter ce qui n'a pas été montré avec les précautions expérimentales nécessaires, et la compression à enlever tout ce qui n'est pas pertinent à un corps donné d'utilisateurs. C'est beaucoup de travail. l'Institut International de Recherche sur le riz, basé aux Philippines, est très réputé dans le domaine de la consolidation. Tout ce qui intéresse le paysan sur la culture du riz, sur la façon de fumer la terre etc., est trié par cet institut, qui écarte donc tout ce qui n'a pas été démontré d'une façon statistiquement valable. Puis, l'Institut comprime cette information, pour arriver à une sorte de recette de cuisine très sèche et immédiatement utilisable. La formation de l'agriculteur est facilitée d'autant. La consolidation est donc un travail en amont, sur les sources même, pour permettre au public de ne pas faire cette difficile opération d'écrémage de l'information. La consolidation a commencé dans les années 1970, mais en Europe, les centres restent rares. L'Unesco s'est engagée dans cette activité et propose l'ensemble des publications consolidées disponibles.
La deuxième fonction de l'IGS, la maîtrise de la formation, reçoit depuis 1980 aux U.S.A. l'appellation de "critical litteracy", littéralement "lettrisme critique". Il existe d'ailleurs une organisation qui a pour fonction de familiariser les citoyens américains avec tous les moyens technologiques dès la maternelle. C'est pouvoir lire un texte, accepter l'information prouvée même quand elle est contraire à son système, et travailler sur cette information en aval, c'est-à-dire une fois produite, de manière à ce que le public n'ait pas à faire cet effort de "lettrisme critique". Il existe en effet deux défauts majeurs de l'être humain face à un nouveau système, l'incapacité à recevoir une information qu'il ne conçoit pas, et la sur-absorbtion de l'information qui lui est familière. C'est donc un travail en aval pour mettre le public en position de recevoir une information. La maîtrise de l'information se place donc au niveau des apprenants, et tend à la révision des automatismes de la pensée.
L'IGS développe ces deux technologies et entend les mettre en uvre dans le cadre de l'information généralisée, pour le grand public. Les ingénieurs qui travaillent à ça sont, pour les plus anciens des ingénieurs en biologie, et pour les plus jeunes, des ingénieurs de systèmes, en aucun cas des psychologues.
Dans le public, les documentalistes s'interrogent sur la distinction entre la consolidation et la synthèse de documents, une des activités classiques de leur profession... M. POLINIERE éclaircit ce point en montrant que, d'une part, la consolidation élabore un contenu qui s'adresse à un public spécifique défini au préalable (agriculteurs, politiques, étudiants...) et s'impose un volume d'informations intransgressable. D'autre part, la consolidation élimine d'emblée tout ce qui n'est pas démontré, même s'il s'agit d'informations intéressantes et valorisables. Sur ces trois caractéristiques, synthèse et consolidation s'opposent.
La question clef, propose M. MICHEL pour conclure cette intervention, ne sera-t-elle pas de déterminer si les informations consolidées doivent être l'outil unique de la formation, ou si les connaissances transmises doivent continuer à venir de diverses sources entremêlées et triées ? Si on raisonne en terme d'apprentissage, de volonté de former, la consolidation avec sa "concentration extrêmement dense de la pertinence" est-elle fondamentale ? En d'autres termes, apprend-on quand on a une information sûre et condensée, ou l'apprentissage ne naît-il pas de la navigation et des choix faits au contact de multiples sources d'informations ?...
M. POLINIERE revient alors sur l'emploi du mot "apprenant" dans son intervention, qui prête à confusion. Par apprenant, les ingénieurs de systèmes entendent "l'utilisateur final" qui vise une certaine créativité, une application concrète, et non celui qui développe son esprit par une démarche d'apprentissage. Sur le plan éducatif, la consolidation de l'information est effectivement peu pertinente.
M. DURPAIRE, de l'Académie de Poitiers, réoriente le débat sur le travail de terrain auprès d'apprenants. Dans chaque académie, un conseiller du recteur aux nouvelles technologies aide les enseignants à utiliser les nouveaux moyens de communication dans le cadre de leur relation avec les élèves. Entre documentation et formation, les frontières sont clairement définies dans le cadre du lycée puisqu'il existe un centre de documentation et d'information (CDI). Actuellement avec le développement d'internet, c'est le mot Information qui prime dans les activités du CDI. Le mot Centre est gommé progressivement au profit de la notion de réseau, avec l'idée que la documentation est partout et que chacun peut s'en saisir. Le chantier entrepris par une partie de l'Education Nationale est de modifier les façons d'apprendre, en intégrant notamment les nouveaux outils technologiques dans le matériel pédagogique. Pourquoi ne pas réfléchir à la possibilité d'un lycée communiquant, d'un établissement qu'on aurait pris soin de bien équiper. Dans certaines académies, toutes les écoles sont reliées par Internet, et bientôt toutes les classes pourraient bien l'être aussi, si la stratégie de travail en réseau est adoptée et reçoit les subventions nécessaires. On est en marche vers une communauté éducative.
Actuellement, on constate donc un rapprochement entre documentalistes et enseignants des établissements scolaires. La frontière s'efface. Si la tendance à privilégier une formation intellectuelle plus profonde par la recherche pointue de sources précédait sans aucun doute Internet, on peut dire qu'Internet a accéléré le mouvement.
Le serveur http://www.éducation.gouv.fr donne accès aux sites de toutes les académies. La première préoccupation des enseignants en matière de Web a été de mutualiser leur propre pratique, de partager les sources dans toutes les disciplines enseignées. Sur un cyber-labo, il y a par exemple des expériences chimiques dangereuses filmées. En arts plastiques, sont proposées des galeries d'art virtuelles qui permettent la consultation à distance du fonds régional d'art contemporain... Le phénomène se développe à très grande vitesse actuellement.
Autre projet ambitieux : pourquoi ne pas équiper l'ensemble d'une classe et des professeurs, chez eux? Une nouvelle relation s'installerait-elle alors entre les deux parties ? L'élève a-t-il le droit d'interroger son professeur en dehors de l'école, et Internet est-il un bon moyen ? A Québec, le site http://www.Profenligne.qc.ca explore cette possibilité.
L'évolution du monde de l'éducation est très rapide, conclut M. MICHEL, comment se négocieront dans ces conditions les nouveaux statuts et les rémunérations de l'enseignant devenu tuteur et du documentaliste ? Ce genre de questions, plus structurelles, demanderont qu'on s'y attarde sans doute très prochainement...
Rédaction : FFFOD