Conférence-débat du 28 janvier 1998
LIMPACT DES TECHNOLOGIES DE LINFORMATION ET DE LA COMMUNICATION SUR LORGANISATION DU TRAVAIL DANS LES ENTREPRISES
Animée par Nathalie Le Breton Journaliste à la Cinquième.
Intervenants :
Résumé de la conférence
Lutilisation des technologies de linformation et de la communication (TIC) par les entreprises a des conséquences multiples sur leur fonctionnement. Quelles sont-elles ? Linfluence de ces nouvelles technologies est-elle univoque ? Bouleversent-elles lorganisation du travail et la gestion des ressources humaines ? Affectent-elles les conditions de travail des salariés ?
François Pichault
Il est difficile de parler en terme dimpact des technologies de linformation et de la communication sur lorganisation du travail dans les entreprises. Cela voudrait dire quil y a la technologie dun côté, lorganisation de lautre et que la technologie, variable extérieure donnée, viendrait sinsérer dans la vie de lentreprise et la modifier comme on jette un pavé dans une marre. Or les choses sont beaucoup plus compliquées. Une seule et même technologie peut donner lieu à différentes formes dorganisation du travail car, derrière le mode dutilisation de chaque technologie, il y a des choix organisationnels qui sont fait par les gestionnaires de lentreprise.
Le cas des "Call-Centers" ou Centres dAppel illustre bien certaines de ces nouvelles structures de travail liées aux technologies de réseau et le processus qui y mène.
Le Centre dAppel est une entreprise qui joue un rôle dintermédiation entre le client final et la société productrice de biens ou services. Cela va de la gestion des réclamations concernant une poudre à lessiver à lassistance technique à distance pour linstallation et la maintenance de logiciels.
Lentreprise belge de ce type étudiée par le LENTIC emploie 900 personnes et est composée de trois grands départements. Il est particulièrement intéressant de comparer les modes dorganisation du premier et du dernier de ces départements.
Le premier est un département de télémarketing national. Les téléopérateurs y travaillent dans les deux langues nationales et sadressent essentiellement à ce quon appelle le marché de masse. Ils sont appelés à répondre par téléphone à des réclamations et à des demandes dinformation concernant des produits de consommation courante, à des gens qui appellent pour gagner un concours, etc. Tandis que le dernier département est un centre de support technique qui emploie des téléopérateurs beaucoup plus qualifiés. Ces derniers font de lassistance technique à distance et aident par exemple les clients à installer Windows 98 sur leur ordinateur.
Dans le premier département, il arrive que le client ait besoin du Centre dAppel pour un projet de 48 heures, il vient avec son scénario sur vidéo-script et les opérateurs sont formés dans les 24 heures. Lopérateur doit suivre à la lettre le déroulement des opérations en fonction du scénario imposé. Le vidéo-script est présent de manière permanente devant ses yeux et il appuie sur une touche pour aller de réponse préformée en réponse préformée. Tout cela sous le contrôle permanent du superviseur du plateau, qui dispose découteurs avec lesquels il peut vérifier si chacun des 40 opérateurs respecte le scénario. On est dans ce que les théoriciens des organisations appellent la standardisation des procédés et la formalisation à outrance.
En revanche, dans le département de support technique, on a toujours des vidéo-scripts mais ils sont là uniquement comme support. Les opérateurs sont ici de véritables experts et jouissent dune grande autonomie. Ils sont formés par le client parfois pendant plusieurs semaines avant dêtre opérationnels et se consacrent à leur autoformation en moyenne deux heures par jour.
Ces deux catégories dopérateurs coexistent dans la même entreprise alors quils nont quasiment rien en commun : ils ont des contrats différents, travaillent selon des procédures différentes et bénéficient de formations et de rémunérations différentes. Cette organisation très particulière sexplique en partie par limportance que revêt ici lintervention du client du Centre dAppel. Il intervient non seulement pour sélectionner et former le personnel qui va travailler sur son projet mais encore, pour fixer leur niveau de rémunération et les horaires de travail. Toutes les variables traditionnelles de la gestion des ressources humaines sont prises en charge par lentreprise cliente.
Lintervention "en force" du client - et par conséquent la médiation du marché - dans lorganisation du travail quotidien, est lune des évolutions importantes liées aux technologies de réseau.
Nathalie Le Breton
Y a-t-il dautres évolutions quon puisse imputer aux technologies de linformation et de la communication et qui agissent sur nos façons de travailler ?
Claude Riveline
La prolifération de linformation, sa disponibilité pour tous et sa vitesse de transmission sont des évolutions qui ont des effets importants sur les conditions et lorganisation du travail. Lentreprise est affectée par cet accès facilité à linformation à la fois au niveau de ses relations avec son environnement extérieur et à la fois au niveau de son fonctionnement interne.
Un cadre se doit aujourdhui dêtre branché en permanence sur son environnement extérieur, attentif aux signaux du marché et de la concurrence et prêt à saisir linformation décisive à tout moment. Non seulement il doit prendre en compte une quantité croissante dinformation quand il prend une décision puisque les marchés sont aujourdhui pour la plupart mondiaux, mais encore, il doit le plus souvent réagir dans lurgence. Il devient donc difficile de trier linformation pertinente et de prendre des décisions mûrement réfléchies.
Pour ce qui est du fonctionnement interne de lentreprise, deux points méritent notre attention :
François Pichault
Il ne faut pas oublier quil y a encore des choix qui sont faits par les équipes dirigeantes et qui peuvent conduire leffet de lutilisation des nouvelles technologies dans un sens ou dans un autre. Le portrait qui vient de nous être donné par M. Riveline est un schéma que lon rencontre dans beaucoup dorganisations il est vrai et qui correspond à une certaine conception du management. Il y a des situations ou lon utilise ces outils dune autre manière.
On peut faire une distinction entre deux façons dintroduire ces nouvelles technologies et den fabriquer les effets. La première correspond à un mode de gestion qui repose sur le principe du "panoptisme". Ce principe suppose que le management est en mesure de tout voir, tout contrôler, tout formaliser. Cest une tentation quont pas mal déquipes dirigeantes et elles nont pas attendu les nouvelles technologies pour le faire.
A lopposé de ce style de management panoptique, il y a un management que lon peut qualifier de "politique". La vie dune entreprise est évidemment traversée par des intérêts contradictoires et à fortiori lorsquon travaille en réseau avec dautres partenaires : lintérêt de la PME sous-traitante et du donneur dordre peuvent diverger tout comme lintérêt du client du Centre dAppel et celui du consommateur ne sont pas les mêmes. On peut imaginer des modes de management qui tiennent compte de ces divergences et qui, grâce aux nouvelles technologies, permettent aux opérateurs de lentreprise de prendre des initiatives et dinnover.
Ce qui est intéressant dans le cas du Centre dAppel étudié, cest que ces deux modes de management coexistent dans la même entreprise. On y trouve les deux logiques, selon la nature du partenariat qui a été conclu avec le client. Certains clients exigent un respect à la lettre du scénario tandis que dautres permettent aux opérateurs de prendre des initiatives. Il arrive que des téléopérateurs du Centre dAppel proposent au client des modifications du scénario de base et des innovations.
Bien entendu cette situation est plus fréquente quand il sagit dopérateurs qualifiés mais tout dépend en définitive des choix managériaux. Les relations tissées avec le client permettent parfois aux opérateurs peu qualifiés de prendre des initiatives et de proposer des transformations du scénario. Ici la hiérarchie a son rôle à jouer.
Nathalie Le Breton
Les choix qui sont faits par les équipes dirigeantes ont donc encore du poids mais comment faire face aux transformations inéluctables liées à lutilisation intensive des TIC telles laccélération des cycles de production et de la transmission de linformation, la nécessité de travailler en réseau, etc.
Claude Riveline
Les technologies de réseaux rendent plus que jamais nécessaires les relations de confiance dans le travail et la capacité à travailler en groupe.
Prenons la même négociation commerciale entre deux chinois puis entre deux américains. Avec les Chinois cela donne ceci : "Allo Liu ? Comment va ta mère, ma tante ? Quest-ce que tu dirais si on faisait comme le mois dernier, moins 8% ? Commençons à moins 6% ? Je ne men sort pas à moins 6 ! Moins 7. Daccord ! On se revoit bien sûr à lanniversaire du grand-père ". Quarante-cinq secondes montre en mains. Entre deux américains cela donne ceci : "Allo John ? Ici Bill. Ton avocat cest toujours Thompson ? Non maintenant cest Bradley ! Bon, moi je suis toujours avec Johnston, on les met en rapport et ils nous font un contrat comme lannée dernière mais en tenant compte des évolutions ". Six semaines et des milliers de dollars plus tard, ils signent un contrat.
Lobjet de la négociation était le même dans les deux cas, 45 secondes contre six semaines. Qui va gagner ? Pour se rendre compte de limportance de la vitesse, prenons le cas de deux industries : lautomobile et le textile.
Il y a 20 ans, pour concevoir une automobile, entre le dessin de départ et la voiture qui roulait, il fallait 6 ans. Et puis des japonais ont fabriqué cela en trois ans. En trois ans cela nest pas du tout pareil. Six ans cest une démarche cartésienne, cest-à-dire quon fait les choses les unes après les autres, trois ans, tout le monde démarre ensemble. On ne travaille pas du tout de la même façon.
Dans le textile, il y a 40 ans, un pardessus dhomme se faisait en 54 semaines. Un an et deux semaines. Aujourdhui si une entreprise prend plus de 15 jours pour le réaliser, elle est éjectée du marché. On refait les modèles 6 ou 7 fois pendant la saison. Pour les petites robes, entre lidée du détaillant et la mise sur le marché de la robe des rêves de ses clientes, il se passe une semaine.
Comment travaille-t-on dans ses conditions ? Il est absolument impossible de travailler seul. Monsieur Luciano Benetton a donné récemment une interview dans la revue lUsine Nouvelle dans laquelle il dit quil fait travailler 25 000 personnes mais quil nen emploie que 5 000. Le reste ce sont des petites et moyennes entreprises du Nord de lItalie dont il connaît le papa, la maman, la fille, le fils, le gendre et auxquels il téléphone. Le contrat on verra après, on ne fait pas de papier.
La fabrication dune voiture Renault, sachant quauparavant Monsieur Renault faisait tout jusquà ses pneus et son huile parce quil navait pas confiance, cest maintenant un assemblage de pièces qui proviennent de sous-traitants innombrables.
Alors quest-ce qui fait que ces réseaux fonctionnent bien ? Tous ces gens qui se téléphonent et qui font ce quils disent et qui disent ce quils font se font confiance. Et pourquoi se font-ils confiance ? Dans la conversation des chinois, il a été question du fait quils étaient cousins dès la première phrase et quils se retrouveraient à lanniversaire du grand-père à la dernière phrase. Ils ont mis en évidence une appartenance commune. Il y a beaucoup plus de choses dans leurs 45 secondes que dans les 100 pages du contrat américain. Sils savisent de manquer à leur parole, ils sont éjectés, ils nauront plus daffaires. Donc cela nest pas la peine décrire, ils le savent et par ailleurs ils se verront à lanniversaire du grand-père où ils mesureront à quel point ils sont toujours reliés par cette nécessaire confiance qui fait quils peuvent communiquer très vite et à peu de frais.
François Pichault
Les analyses du fonctionnement des groupes de discussion et des réseaux de chercheurs sur Internet montrent que ce ne sont pas les réseaux techniques qui créent les réseaux sociaux mais plutôt linverse. Limportance de la confiance se confirme là aussi.
Résumé du débat avec le public :
Question
Les deux types dopérateurs que lon trouve dans les Centres dAppel travaillent-ils ensemble ? Existe-t-il par exemple un management diffus des experts qui redressent éventuellement des questions maltraitées ?
François Pichault
Ils communiquent très peu et cest précisément le trait caractéristique de ces nouvelles formes dorganisation dont le Centre dAppel est une figure emblématique. Elles consacrent lhybridation, le mélange des genres, comme un état normal du fonctionnement de lorganisation. Dans ce type dentreprise, il ny a pas de culture dentreprise. Il y a autant de cultures quil y a de projet-client.
Question
Comment sorganisent les travailleurs de ces entreprises pour défendre leurs intérêts ? Est-ce que cette cohabitation de travailleurs aux statuts, rémunérations et rapports au travail différents nest pas génératrice de conflits au sein même de lentreprise ?
François Pichault
Il est clair que cette situation dhybridation est par nature plus conflictuelle que dautres organisations. Du point de vue de la gestion des ressources humaines, cela pose des questions importantes. Or dans le Centre dAppel observé, le gestionnaire des ressources humaines est cantonné dans un rôle secondaire. Il ne participe pas aux négociations avec le client alors quon traite de lexpertise, de la formation et de la rémunération. Cette négociation se fait entre le directeur commercial et le client. Le gestionnaire des ressources humaines intervient le plus souvent en aval, pour gérer les dégâts et limportante rotation du personnel.
La gestion des ressources humaines donne une place très importante au client et on aboutit par conséquent à des situations très difficiles à gérer : les opérateurs passent par exemple du projet A, auquel correspond telle rémunération et telles conditions de travail, au projet C pour lequel la rémunération est moindre et les conditions de travail mauvaises.
Quant au rôle des syndicats dans ce type dentreprise, il est très limité. Ils ne peuvent pas dire quils ne veulent pas de ce Centre dAppel, il y a quand même 900 emplois qui sont créés. Le syndicat se réfugie donc dans un rôle de garde-fou et il essaie de faire respecter un minimum de législation sociale.
Question
On a limpression que les technologies déshumanisent et déconstruisent les modèles sociaux que nous connaissons mais ce phénomène nest-il pas contrebalancé par la création de liens sociaux différents ?
François Pichault
On voit effectivement apparaître des contrepoids qui réintroduisent de la socialisation quand cest nécessaire. Prenons lexemple du télétravail. Si on résume le télétravail au strict télétravail à domicile, cela concerne peu de monde. On voit par contre se développer des formules de télétravail pendulaire ou partiel et de télétravail mobile où le lien social est conservé. Il est modifié inévitablement mais on a par exemple remis en avant limportance davoir des réunions déquipe le lundi entre tous les vendeurs. Les différentes utilisations du téléphone mobile sont également significatives à cet égard. Prenons le cas du téléphone mobile qui sert à repérer la personne et qui est donc synonyme de disponibilité maximale et de domination absolue. Que va faire très naturellement lopérateur dans ce type de situation ? Il va se débrancher prétextant les trous dans le réseau.
Question
Quelle est la place de la formation dans ces évolutions ?
François Pichault
Comme on l'a vu, dans le cas du Centre dAppel, la formation est prise en charge par le client. Mais très rapidement, le gestionnaire des ressources humaines du Centre dAppel a senti la nécessité de développer des actions de formation en interne (gestion de la relation avec une personne quon na jamais rencontrée, gestion du stress quand on ne traite que des réclamations) et de sortir du côté purement utilitariste de la formation donnée par le client (apprentissage de la procédure à suivre, connaissance des caractéristiques techniques du produit). Par ailleurs, je pense quil y a des enjeux considérables en matière de formation à la gestion dentreprise. Les futurs cadres ne sont pas assez préparés à gérer ce genre de structure (coexistence de statuts différents au sein dune même entreprise et dorganisations du travail tout à fait différentes au sein des différents départements) et notamment lampleur et la complexité des problèmes humains qui y sont liés.
Question
Lorigine de ce type dentreprise sous-traitante quest le Centre dAppel ne vient-elle pas dun report de certaines responsabilités à lextérieur de lentreprise et dune vision à court terme ?
François Pichault
Vous posez la question en terme de démission managériale. Cela pose la question de savoir pourquoi une entreprise a recourt à un Centre dAppel ? Essentiellement pour pallier des problèmes de flexibilité, de coût et dinfrastructure technique. Il est clair que le principal avantage dun Centre dAppel du point de vue du client, cest de pouvoir dire : je lance un projet demain et je le clôture dans trois jours. On a rarement cette flexibilité en interne. Par ailleurs, la question des coûts est centrale car il est clair que si vous faites travailler des gens entre 18 heures et 8 heures du matin et les week-end, cela vous coûte cher en terme dheures supplémentaires. Par conséquent, si les entreprises peuvent trouver un stratagème qui consiste à faire en sorte que les salaires payés soient régis par dautres conventions collectives, le tour est joué. Et enfin la question de linfrastructure technique : on travaille ici avec des technologies de télécommunications relativement avancées et un certain nombre des clients de ces Centres dAppel viennent entre autres parce quils nont pas linfrastructure nécessaire.
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