Conférence du 27/05/99

La téléprésence en formation
Réflexion sur une éthique de la téléprésence

 

Comment le formateur utilise ou utilisera-t-il les outils de "rencontre virtuelle" ? L'usage des nouvelles technologies de la communication, en modifiant nos rapports à la distance, ouvre un espace à la "projection fantasmatique". Notre relation à autrui s'en trouve-t-elle modifiée ? Et que faire de cette modification ? En particulier, le formateur peut-il utiliser cette distance pour motiver le stagiaire, pour prendre et faire prendre du recul et être -paradoxalement- plus proche de l'autre ? Des témoignages ont permis d'approfondir les différents aspects de la relation créée par les réseaux dans le cadre de la formation professionnelle.

Intervenants :

En visioconférence depuis le Vidéoscop de Nancy,

- Mme Carole NOCERA-PICAND, professeur à l'université de Nancy 2 - projet NUO/UHP, responsable en ingénierie de la formation

- M. Denis HERRMANN, stagiaire en formation TAUI à l'AFPA de Metz

Rencontre-débat animée par :

- M. Adrien FERRO, consultant-formateur

 

M. HERRMANN nous livre son expérience de la téléformation à distance, ses quelques inconvénients mais surtout ses avantages. En formation à Longwy depuis deux mois sur l'économie des transports, il a eu connaissance de la mise en place d'une téléformation et a décidé de se lancer. Une partie des apprenants de la formation en présentiel l'ont suivi. Selon M. HERRMANN, le changement se fait surtout sentir au niveau du relationnel, et contrairement aux idées reçues, en bien mieux. En présentiel, l'opinion qu'on se fait d'une personne se fonde sur des critères divers, où l'intellect et la sensibilité ne priment pas nécessairement. Qui n'a pas écarté de son cercle de connaissance un individu parce que l'impression physique qu'il donnait était négative ? Souvent on ne s'explique pas pourquoi on n'a pas envie de faire la connaissance ou de travailler en équipe avec telle personne, certainement de peur de découvrir que ce sont de mauvais motifs qui nous ont conduits à l'exclure d'office. A distance, le physique s'efface complètement derrière le "pur esprit" et ce, même quand on avait déjà rencontré cette personne et qu'on l'avait jugée négativement. La relation est d'autant plus facilitée qu'on a toute latitude pour espacer ou rapprocher les contacts. Une présence ne peut plus vous être imposée, ce qui est gage d'une meilleure qualité des rapports humains, établis avec l'accord des deux parties. Dans ses relations humaines à distance, on a plus d'assurance, on se sent plus en sécurité. Ainsi, paradoxalement, l'amitié naîtra de cette mise-à-distance, elle s'épanouira dans " l'après-distance ". C'est pourquoi M. HERRMANN est favorable au développement de la formation à distance, y compris dans le cadre de la formation initiale : songez à l'enfant timide qui ne prend pas la parole en classe pour l'abandonner aux forts-en-thème, celui-là pourra sur Internet se révéler à l'intérêt de son professeur et de sa classe...

Il semble donc, synthétise M. FERRO, que la distance, loin d'être un inconvénient à contrecarrer, est un élément positif à utiliser. Elle aide dans la relation à autrui, elle l'optimise: plus d'exigence, plus de proximité, plus d'intimité. Qu’en est-il de la relation au formateur, dans la distance ?

Pour M. HERRMANN, la présence du formateur est essentielle au départ, pour motiver les apprenants, leur donner foi en une prochaine réussite. Une fois lancé, l'apprenant n'a besoin du formateur que bien sporadiquement. On apprécie qu'il s'efface, surtout si on a eu une expérience pénible de la scolarité. Il n'est pas une instance en possession de la connaissance mais un facilitateur. Bien souvent, on préférera demander de l'aide ou une explication à un camarade, via Internet ou le téléphone, et on ne s'adressera qu'en dernier recours au formateur. L'effacement du formateur a un autre intérêt, celui de permettre à l'apprenant d'apprendre quand bon lui semble, de jour comme de nuit. Mais attention, cela implique certainement que la motivation de l'apprenant précède l'entrée en formation, qu'elle soit personnelle et importante. Le formateur a aussi une fonction d'aide-au-moral et on se sert les coudes entre camarades, mais cela sera toujours insuffisant si on n'a pas puisé en soi la motivation nécessaire.

Le public parisien s'interroge sur le quotidien d'un apprenant sur Internet.

Quand on a besoin d'un conseil ou d'une aide sur un exercice, on joint au téléphone celui de ses camarades qui a le plus de facilités dans ce domaine. S'il est disponible, on se connecte sur Internet et converse ainsi avec lui. Il s'instaure tout un réseau de solidarité qui mutualise en quelque sorte les points forts de chacun. Dans notre formation, continue M. HERRMANN, on ne disposait pas de la technologie de la visioconférence ni du " chat ". Même pour converser avec une seule personne, cela pose souvent problème car le son est encore mal maîtrisé sur Internet (beaucoup d'écho et de décalage). Par contre, le logiciel Sailingware permet à plusieurs personnes de communiquer par écrit, ce qui est bien pratique.

Mme NOCERA-PICAND donne le point de vue du formateur sur la mise à distance de l'apprentissage. Elle intervient ici en qualité de responsable de l'ingénierie pédagogique et de formation dans le projet Nancy - Université ouverte. Soutenu par l'Education Nationale, ce projet a pour objectif de médiatiser une douzaine de filières universitaires. Il a cela de spécifique que l'apprenant est sérieusement pris en charge : analyse de son projet professionnel, construction d'un parcours individuel à partir d'un diagnostic des compétences et d'une validation des acquis professionnels. Autre spécificité, les enseignants recrutés sont des agrégés du secondaire, non pas pour décharger les professeurs-auteurs de certaines tâches mais pour servir d'interface entre ceux-ci et les informaticiens en charge de la résolution technique finale. L'équipe des cinq concepteurs médiatiques est donc composée de pédagogues rompus aux techniques et aux méthodes d'enseignement du secondaire (pédagogie différenciée ou par objectifs), mais ayant également des compétences en informatique. Cette équipe a le souci de médiatiser des contenus et ce en vue de renforcer l'efficacité de ce type de pédagogie. Médiatiser, mettre à distance, c'est programmer, concevoir des contenus mais aussi un dispositif de suivi qui accompagne l'apprentissage des modules. Deux axes de travail ont été déterminés par cette équipe :

- La conception de produits de formation (incluant une navigation de l'apprenant par une interactivité homme-machine, des arborescences et un système d'aide différenciée). Elle induit une modification par l'enseignant de sa conduite pédagogique, valorisant pleinement l'induction, la simulation, l'étude de cas et les micro-mondes. Il est de fait essentiel que la remédiation soit l'occasion de refonder les pratiques pédagogiques. Dans ce cadre là, les mondes virtuels (thème abordé lors de la dernière conférence) semblent favoriser l'accès de l'apprenant à l'expérience et à la manipulation.

- L'ingénierie du dispositif de suivi. Il ne faut pas que le tutorat soit un doublon de l'interactivité créée par les logiciels. Le tuteur a un rôle essentiel de guidance dans les flux d'informations, pour favoriser l'interactivité mentale et éviter les surcharges cognitives ou psychologiques.

Pour développer une ingénierie du système tutoral encourageant la création d'une véritable relation avec le formateur, le projet Nancy - Université ouverte a tenté de mettre en place une typologie des usages pédagogiques des différents modes de communication. Il est par exemple plus adéquat d'utiliser les outils de communication asynchrone comme le E-mail pour donner ou recevoir des réponses structurées à des questions complémentaires ou complexes. Les moyens synchrones comme le téléphone ou le " chat " permettent surtout de débloquer des situations difficiles. Le campus virtuel est un lieu important de construction de compétences collectives, le formateur y a un vrai rôle de facilitateur. On distingue enfin les outils de rencontre dite virtuelle (mais malgré tout visuelle, auditive et écrite) qui réunissent les moyens de communication bilatéraux ou multilatéraux comme la webcam et la visioconférence. Ces nouveaux outils de rencontre virtuelle offriraient une présence plus "palpable" du formateur. La présence de l'écran permet aux apprenants qui ont du mal à le faire, de délimiter le champ du cognitif de celui de l'émotionnel. Dans la relation avec le formateur, l'écran matérialise en quelque sorte la juste distance nécessaire entre les deux protagonistes pour que l'apprentissage se fasse dans de bonnes conditions. Il y a là comme un phénomène d'épure de la relation d'apprentissage sous l'effet d'une distanciation technologique. Ces dernières années, le milieu de la formation s'est donné comme mission d'individualiser au maximum les parcours afin de répondre pleinement aux besoins des apprenants, mais poussée au bout de sa propre logique, cette individualisation avait tendance à tourner en une personnalisation à l'extrême, marquée par un surinvestissement affectif dans la relation bilatérale. Le développement de ce type d'outils offre un contre-feu appréciable à cette dérive. La visioconférence est surtout appréciable quand elle sert à restituer des réflexions préalablement formulées par les intervenants : le formateur demande aux étudiants de préparer leurs prises de parole ou de présenter des travaux. Enregistrée, cette séance pourra être visionnée à volonté, analysée, corrigée. Elle est également utile pour introduire, conclure ou faire la transition entre deux séquences de travail distinctes. Il faut cependant s'assurer que les apprenants ont auparavant bien tous donné leur accord. Cela ne coule pas de source, cela exige d'eux qu'ils sachent gérer leur propre image et acceptent le regard posé sur eux par les autres.

Cette typologie est une mine de renseignements pour le formateur, qui peut ainsi alterner les supports de communication en fonction des contenus, des étapes de l'apprentissage, mais aussi en fonction du profil de communication et d'apprentissage de l'apprenant. Il a une vision limpide du rythme des échanges à instaurer, entre liberté et bilans réguliers. Il ne peut que refonder ses pratiques pédagogiques et développer dans de bonnes conditions le tutorat adapté aux situations, aux moyens et aux personnes. Cela revient pour lui à fonder une véritable éthique de son propre rôle et de celui des outils qu'il manipule. Il est urgent d'introduire dans le cursus des enseignants l'usage pédagogique de ces outils. A eux de se poser et de répondre aux questions qui fondent l'éthique de leur profession et annoncent la société de demain. Par exemple, faut-il procéder une évaluation par E-mail : on peut le faire mais en a-t-on le droit quand on sait l'enjeu que cela représente pour l'apprenant ?

Selon Mme NOCERA-PICAND, la téléprésence, mieux que d'autres moyens, permet de créer l'autonomie tout en désinvestissant du point de vue affectif la relation bilatérale formateur-apprenant. Encore faut-il l'inscrire au cœur de nos réflexions pour les années à venir...

Dans l'assistance, on aimerait savoir si les enseignants réfléchissent de façon isolée ou collective.

Les enseignants recrutés pour assurer la médiatisation et l'ingénierie tutorale des modules travaillent fondamentalement en équipe. Des enseignants sont envoyés dans les filières faisant partie du projet avec pour mission de transférer le résultat des recherches; ils sont en contact avec les enseignants dont ils médiatisent les cours. Des réunions mensuelles avec les responsables des filières assurent une parfaite transmission des résultats et réflexions.

Sur le site de Nancy, un formateur voudrait savoir dans quelles directions chercher pour améliorer et transformer les pratiques pédagogiques dans la distance.

Mme NOCERA-PICAND nous informe alors du partenariat établi entre l'université ouverte et la cellule "Nouvelles technologies éducatives" de l'université Henri Poincaré. Cette collaboration comprend la construction de cahiers des charges pour différents modules, décrivant de façon très précise le diagramme de circulation à l'intérieur du module. Pour la conception des contenus, la scénarisation des cours, on s'appuie sur une traduction des contenus en compétences. A partir des compétences à acquérir et de la liste des pré-requis, on essaye de bâtir des situations où l'apprenant pourra construire son propre savoir et interagir avec ses camarades d'apprentissage. La théorisation vient donc après la mise en expérimentation d'un savoir. Chaque support de transmission des savoirs modifie les conditions de transmission de ces savoirs et l'enseignant qui en prend conscience ne peut que revisiter ses méthodes pédagogiques. Dans ce domaine crucial de la formation, il vaut très certainement mieux prévenir que guérir. C'est peut-être douloureux au départ, car le formateur perd ses repères, mais au final c'est exaltant car constructif.

La formation en présentiel n'est pas gage de proximité, conclut M. FERRO, de même que la formation à distance n'induit pas forcément une absence. La distance, on l'a vu, ouvre les portes à une autre modalité " d'être-en-rencontre ", et donne une formidable opportunité aux formateurs de faire encore mieux leur métier.

Selon Jankelevitch, l'essentiel n'est-il pas de "faire tenir le maximum d'amour dans un minimum d'être et de volume" ? (Paradoxe de la Morale)

Rédaction Juliette FOUILLAND, FFFOD

| Retour programme |