Conférence-débat du 27/02/98

Le travail au XXIème siècle

Conférence animée par Nathalie Le Breton - Journaliste à la Cinquième

Intervenants :


Résumé de la conférence

De profonds changements sociaux, culturels et politiques ont favorisé en peu de temps l’émergence d’une société dite "de l’information" dans nos pays. Au premier plan de ces mutations, la mondialisation est en train d’abolir les limitations nationales, qui déterminaient encore largement, voici à peine dix ans, la nature des échanges économiques. De plus en plus, les marchés se structurent à un niveau global et selon un faisceau complexe de déterminations socio-culturelles.

Jesus Rodriguez Poméda

On peut dire que nos sociétés ont subi le passage d’une économie essentiellement basée sur l’industrie à une économie fondée sur l’information. Les relations industrielles vont désormais dans le sens d’un report maximal des activités de l’entreprise à l’extérieur - ce qu’on appelle l’externalisation; le succès actuel que connaît la sous-traitance illustre bien ce phénomène. Dans le même temps, les responsabilités de l’ouvrier sont très nettement élargies, grâce à la mise en place d’une dynamique d’approfondissement des compétences. Une grande diffusion des nouveaux développements technologiques constitue bien sûr le préalable nécessaire d’une telle politique.

Le caractère innovant du produit ou du service proposé est devenu le principal facteur de succès. Un bémol doit toutefois être apporté à cette affirmation : un nombre élevé d’emplois existe pour lesquels il est impossible de rencontrer la demande des compagnies. Ce facteur agit comme l’une des principales limitations rencontrées par celles-ci lorsqu’il devient nécessaire d’utiliser entièrement le potentiel de la technologie mise en place. Les transformations dans les procédés organisationnels sont le produit d’une action combinée de l’innovation et du changement enregistré dans les variables qui définissent l’environnement de travail (modification des conditions de marché et variations institutionnelles). Il apparaît clairement ici que l’intensification de la concurrence conduit à un type d’innovation technologique qui encourage l’amélioration de la qualité. Les compagnies cherchent à augmenter la satisfaction du client à travers l’amélioration de la qualité du produit, en lieu et place d’augmenter la quantité produite. Apparaît de la sorte une "valeur ajoutée intangible" qui matérialise une perception plus respectueuse des besoins du consommateur.

L’externalisation est utilisée de plus en plus comme un moyen de flexibiliser l’entreprise, afin de mieux répondre à l’environnement changeant. Le modèle de base de l’organisation future serait ce qu’on appelle la corporation nucléaire. La mise en place de ce type de modèle demande la réunion simultanée de conditions multiples. Les variables les plus pertinentes sont de nature économique (disponibilité et prix des ressources nécessaires); socio-culturelle (structures institutionnelles favorables au développement rapide de petites entreprises très souples et disponibilité optimale de ressources humaines qualifiées); technologique (accès aux nouvelles technologies). Il est primordial qu’une conception idéologique propre à la firme soit construite préalablement à la mise en place des structures organisationnelles proprement dites, de telle sorte que la première détermine les secondes.

Une entreprise débutante ne peut plus de nos jours rester longtemps concentrée dans l’exploitation de ses compétences basiques distinctes et essentielles. Elle doit très vite songer à formuler des stratégies d’alliance, des accords de coopération ou lancer un processus d’externalisation. L’un des buts principaux de la corporation nucléaire consiste dans le développement et l’amélioration du potentiel compétitif de l’entreprise. Confrontées à un environnement complexe, changeant et incertain, les organisations doivent faire preuve d’une grande flexibilité et doivent alléger leurs structures sans perte de cohésion ou de substance. Afin que l’entreprise ne se désintègre pas à cause de l’externalisation, il est essentiel d’établir d’importantes relations de collaboration et de promouvoir un réseau de compétences communes afin d’établir une connexion entre les différentes organisations issues du projet initial. Chaque entité se concentrera sur son savoir-faire, et spécialement au moment de démarrer, à partir du noyau de compétences essentielles (réseau de coopération virtuelle).

Alain Rallet

Une abondante littérature témoigne des potentialités extraordinaires que recèle le travail en réseau. Cependant, une observation rigoureuse du marché révèle un développement extrêmement faible de celui-ci. Une réflexion menée sur ce sujet ne peut se prétendre méthodique qu’à condition de prendre pour point de départ cet étonnant paradoxe. Il faut, pour comprendre les empêchements qui freinent le travail en réseau, se pencher sur l’évolution même du médium informatique. Après l’informatique lourde des balbutiements, l’avènement de la micro-informatique a lancé le mot d’ordre d’une diffusion de l’ordinateur dans tous les secteurs de la productivité humaine. Mais depuis environ trois ans, de nouvelles potentialités apparaissent grâce à la mise en réseau des postes informatiques. La cassure que représente ce changement est beaucoup plus fondamentale que toutes les précédentes. L’informatique ne représente plus uniquement un moyen d’améliorer le rendement des diverses fonctions de l’entreprise, chacune prise à part : le travail en réseau implique également la coordination de ces fonctions, ce qui entraîne au bout du compte une révision complète des principes d’organisation des entreprises.

La pertinence d’utiliser ou non les nouvelles technologies dépend des mécanismes de coordination qui y prévalent. Un nouveau type de coordination se met actuellement en place, mieux adapté aux nouvelles technologies : la coordination complexe. Elle préconise l’adaptabilité la plus extrême que l’on puisse concevoir en termes d’organisation. L’accent est mis sur une interaction constante entre les différentes unités, chacune d’entre elles ajustant son propre travail en fonction de la progression de toutes les autres. Dans cette optique, la coordination ne peut en aucun cas être définie par avance jusque dans ses moindres détails, puisqu’elle évolue avec le travail. Le travail en réseau révèle ici sa difficulté, voire son dilemme : il appelle des types d’organisations qui semblent échapper par définition à toute formalisation.

D’autres pierres d’achoppement viennent entraver la mise en place d’une coordination complexe. Au premier chef, la conception des outils. La volonté de concevoir à tout prix les outils les plus intégrés possible peut sembler parfaitement rationnelle. Pourtant, la réalité de l’usage indique que cette conception est erronée. Une autre difficulté réside dans la mise en place de modalités de communication spécifiques au médium utilisé. En effet, recréer la richesse d’une interaction réelle n’est guère aisé. Un dernier obstacle, enfin, s’est progressivement construit sur une idée reçue, à savoir qu’une communication directe mènerait forcément à la suppression totale des intermédiaires. C’est bien entendu une erreur de jugement. Non seulement l’économie totale d’intermédiaires est une utopie (les grossistes, par exemple, jouent un rôle économique indispensable), mais il semble au contraire que la nature même des nouvelles technologies doive conduire l’intermédiation à devenir prochainement l’une des fonctions essentielles au fonctionnement des entreprises. En conséquence, l’introduction des NTIC dans les entreprises exige un glissement de logique organisationnelle. Une hiérarchie horizontale devra être préconisée afin de favoriser la plus grande flexibilité au plan des fonctions. Les compétences exigées dans des circonstances précises (par exemple un appel d’offres) doivent être repérées et activées le plus rapidement possible.

La confusion qui règne actuellement autour du concept d’Intranet illustre bien la problématique des NTIC. Les responsables des entreprises ne distinguent pas l’aspect technologique de l’aspect organisationnel. En réalité, la décentralisation entraînée par la logique de réseau doit être appliquée à l’organisation même de l’entreprise si l’on désire bénéficier de toutes les potentialités du travail en réseau. Le raisonnement qui conduit à évoquer de grands bouleversements idéologiques n’est donc pas le produit d’un idéalisme ingénu : il n’est question ici que de productivité.

Résumé du débat avec le public

Un aspect souvent éludé du débat sur les nouvelles technologies se trouve au premier plan des préoccupations des salariés : celui de la qualification. La crainte de voir des individus peu formés à l’utilisation des nouvelles technologies devenir les victimes d’un rejet du monde professionnel n’est pas dénuée de fondements. L’on affirme généralement que la formation des employés sera de plus en plus assurée par l’entreprise elle-même, mais ce discours semble entrer en contradiction avec celui de la flexibilisation du personnel. Former des travailleurs qui ne sont plus liés de manière permanente à l’entreprise, c’est en fait dépenser de l’argent au bénéfice de la concurrence. Certains pensent toutefois que la nécessité accrue d’une formation permanente augmenterait l’implication personnelle des salariés dans les projets d’entreprise. Une chose est certaine: la très large majorité des travailleurs sera amenée dans un avenir proche à utiliser l’outil informatique dans le cadre de son travail.

Le télétravail, quant à lui, suscite des avis extrêmement partagés. La question de la socialisation se trouve au coeur de la polémique. Il est vrai que les nouvelles technologies altèrent la complémentarité des individus qui forment les équipes de travail, privilégiant davantage les activités solitaires. Cependant, même si l’on ne tient pas compte des gains financiers autorisés par le travail à distance, il faut bien reconnaître que les nouvelles technologies permettent de libérer une grande quantité de temps dans le cadre des emplois qui requièrent une grande proximité avec la clientèle. Encore faut-il s’entendre sur le sens du terme télétravail : s’agit-il du travail sur ordinateur dans des centres délocalisés ou simplement du travail à domicile ? En fonction du noeud de la polémique tel qu’il vient d’être défini, ces deux types d’organisation du travail n’ont rien de commun.

Un problème structurel se pose également au plan de la relation entre les salariés, les partenaires sociaux et le patronat. Quand bien même l’on trouverait le moyen de recréer un nouveau type de socialisation à travers les nouvelles technologies, il semble que l’éclatement que l’usage de celles-ci provoquerait, entraverait l’organisation d’une revendication sociale collective. La nécessité urgente de revoir notre législation du travail se fait donc sentir. Fermer les yeux sur les mutations profondes que connaît le monde du travail pourrait mener à une grande précarisation du statut du travailleur ; l’externalisation et la flexibilité ne doivent en aucun cas devenir l’alibi systématique des entreprises pour remettre en question les droits du salariat.

Il conviendrait, en définitive, de ne pas faire des nouvelles technologies une panacée universelle : les jobs à faibles qualifications ne vont pas disparaître du jour au lendemain, si tant est d’ailleurs qu’ils doivent disparaître un jour. Et tant qu’ils existeront, affirmer la fin du taylorisme sera sans aucun doute faire preuve de présomption. L’excès inverse, qui consiste à attribuer tous les maux du monde moderne à l’informatisation croissante du travail, est tout aussi périlleux. De nombreuses personnes y versent, principalement parce que les informations dont elles disposent sont erronées ou par trop fragmentaires. L’attitude des syndicats est très révélatrice sur ce point : ils se trouvent, dans les meilleurs des cas, paralysés devant le surgissement de nouvelles conceptions du travail. La première donnée dont il faut pourtant prendre connaissance est le caractère irréversible du changement. L’on peut espérer influer sur les formes que prendra celui-ci, non pas le freiner.

Etudes et Formation - Lise David, Laure Lemaire

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