Conférence-débat du 19 mars 1998
COMMENT ASSOCIER LES SALARIES AUX MUTATIONS TECHNOLOGIQUES ET ORGANISATIONNELLES DE LENTREPRISE ?
Animée par Nathalie Le Breton
Intervenants :
Nathalie Le Breton
Linstauration de ce quon appelle désormais léconomie immatérielle perturbe le rapport historique entre le travail et le capital. La production de richesses supplémentaires nexige plus en contrepartie un surplus de main duvre. Le capital se crée désormais grâce à la matière grise et au savoir-faire technologique. Quelle place dans lentreprise les nouvelles technologies réservent-elles alors à lhomme ? De quelle façon les salariés peuvent-ils participer à ces mutations ?
Gérard Cascino
Tout dabord, il est important de replacer la question de lassociation des salariés dans son contexte de référence afin de voir de quelle façon elle se pose aujourdhui.
Nous assistons en effet à un dépassement de ce que lon appelle le paradigme fordien à savoir un système économique fondé sur une production de masse dun côté et sur une consommation de masse de lautre. Dans ce schéma, les dirigeants dentreprise déterminent leurs critères de gestion en fonction de la productivité débit : la performance de lentreprise est mesurée à la quantité produite à loccasion dun cycle de production.
Mais un renversement majeur sest opéré avec la mondialisation de léconomie. Les conditions et les habitudes de consommation se sont modifiées, créant une demande beaucoup plus diversifiée. Ce contexte conduit à concevoir lacte productif de manière plus qualitative quavant, ce qui représente un véritable bouleversement dans la gestion des entreprises même si elles nen sont pas encore toutes conscientes. En effet, nous sommes entrés dans léconomie de la serduction cest à dire une production de biens auquel on ajoute de la valeur sous la forme dun service. On noffre donc plus des produits en tant que tels mais des produits-services.
Les nouveaux critères de compétitivité imposés par les conditions du marché replacent alors la question de lassociation des salariés au cur des soucis gestionnaires. En effet, ces nouveaux critères font des facultés de réactivité et de créativité des salariés ainsi que de leur polyvalence lun des modes actuels de production de la valeur. Nous sommes alors dans une situation de renouvellement de léchange salarial où lon se dit que pour instaurer une économie pluriactive, avec plus dintelligence au travail, il faut mobiliser les salariés en les impliquant de manière plus subjective dans la compréhension de leur travail.
Cest dans ce contexte que se pose aujourdhui la question de lassociation des salariés. Cette problématique a émergé à la fin des années 70-80, quand nous avons glissé de lorganisation taylorienne de lentreprise qui excluait la question à lidée dun management plus participatif.
Pour aborder cette question, il faut également faire référence à la notion de performance de lentreprise. Pour linstant, cette notion se conçoit surtout en terme de rentabilité financière. En mesurant ainsi sa performance, lentreprise est amenée à utiliser les outils de gestion aujourdhui en vigueur pour analyser sa situation. Or, ces outils se réfèrent à un système de production, celui de la productivité-débit, qui est dépassé. Ils ne prennent en compte que les variables coût et quantité dans la production alors que la compétitivité de lentreprise passe désormais par la qualité de sa production et donc par la réintroduction du travail à une place centrale.
Ainsi, une entreprise qui senrichit en compétences via des plans de formation est encore considérée aujourdhui comme une entreprise qui sappauvrit financièrement. A linverse, quand une entreprise licencie massivement, il est entendu quelle améliore ses résultats et ses bilans et quelle témoigne dune bonne santé même si, ce faisant, elle crée une fuite importante de compétences.
Nous voyons donc quà travers ces instruments de mesure, le travail est considéré comme un coût et notamment comme un coût à réduire. Cette conception est un des facteurs explicatifs lourds des licenciements. Donc la problématique de la performance, en définissant une grille de lecture de la gestion de lentreprise, implique très largement la question de lassociation des salariés. Si lon définit au contraire la performance en fonction du service associé au bien produit et en fonction de la relation de service, il savérera que la gestion de lentreprise passe par une co-construction des objectifs entre salariés et chefs dentreprise.
Nathalie Le Breton
Est-ce que les technologies de linformation et de la communication ont un impact spécifique sur la problématique de lassociation des salariés?
Gérard Cascino
Traditionnellement, nous lavons vu, le travail est lu comme un coût. A linverse, loutil technique est toujours entendu comme fiable et producteur de valeur. Or, cette conception est aujourdhui fausse. En impulsant de nouvelles conditions de marché, les TICs reposent donc la question de lassociation des salariés à travers ce quils peuvent apporter comme valeur autour de léquipement technique. Même si elles provoquent des destructions demploi, les nouvelles technologies tendent en même temps à réinvestir la valeur travail.
Nathalie Le Breton
Les hommes et les femmes sont donc plus que jamais indispensables au sein de lentreprise ?
Gérard Cascino
Tout à fait. Mais cette conception des choses ne relève pas dune posture sociale ni morale. La question de lassociation des salariés doit être abordée sous langle économique, à travers la lecture et la reconstruction des critères de gestion de lentreprise parce que cest en fonction deux que lon expulse le travail.
On analyse généralement la performance de lentreprise à travers la notion de coût en recherchant systématiquement à travers ce critère tous les dysfonctionnements. La technique de mise en qualité de lentreprise, cest à dire de meilleure gestion, consistera alors à définir de bonnes procédures de travail et à réorganiser lentreprise en fonction de ces constats. Or pour faire ces constats et définir de nouvelles procédures qualité, lentreprise a deux façons daborder le travail.
La première conçoit le travail de manière abstraite, en fonction dun homme moyen. Or, par définition un homme nest pas moyen. Ses réactions diffèrent selon son âge et même selon les heures de la journée par rapport au travail déjà accompli. Lhomme moyen est une catégorie abstraite qui lisse une réalité beaucoup plus diversifiée. Une telle définition des procédures de travail par le haut est forcément source de dysfonctionnements puisquelle ne correspond pas à leffectivité du travail.
La deuxième approche aborde le travail dans sa réalité. On se rend compte alors quil existe un décalage entre ce qui est prescrit et ce qui est réalisé. Ce décalage ne signifie pas une incapacité à respecter les procédures de travail mais correspond plutôt à leur ajustement. Le salarié accommode en fait des prescriptions qui ne sont pas opératoires par nature puisquelles sont abstraites. Donc lopposition entre la fiabilité de loutil et lerreur humaine est une fausse théorie. Si lon prend en compte cette gestion des dysfonctionnements que le salarié opère à son poste de travail, nous verrons alors que là aussi le travail est un des modes de production de la valeur de lentreprise.
Nathalie Le Breton
Comment associer les salariés aux mutations que connaissent aujourdhui les entreprises ?
Jean Lapeyre
Nous savons que le grand défi des années qui viennent est la mise en place de ce que lon appelle la société de linformation. Clinton a décidé dengager les Etats-Unis dans la conquête de cette société pour y exercer une hégémonie technologique et culturelle. Serons nous capables en Europe de proposer une alternative à cette stratégie? Le livre vert de la Commission européenne indique que dans 10 ans, 80% des technologies seront nouvelles et que 80% des salariés qui seront en activité à cette époque auront une formation qui datera de 10 ans.
On voit donc quil existera un formidable décalage entre les qualifications exigées et les qualifications existantes. La question est de savoir alors si lon attend dix ans que lécart se creuse excluant la majorité des salariés qui nauront pas les qualifications suffisantes, pour recruter à lextérieur. Se décidera-t-on au contraire à mettre en uvre une vraie dynamique européenne pour associer les salariés à la révolution technologique en leur proposant des formations intégrées au temps de travail et adaptées aux nouveaux besoins des entreprises ?
Quant aux restructurations industrielles, noublions pas que nous sommes dans un espace économique où les frontières ont été largement effacées et quil est en voie de plus forte intégration avec larrivée de leuro. De plus, lUnion européenne sélargit à des pays qui nen sont pas du tout au même stade dévolution économique que les Etats déjà membres de lUnion. En Bulgarie, le secteur agricole représente encore 17% de la population active alors que la moyenne est de 7% au niveau européen. Lextension de lUnion européenne soulève le problème de la gestion des mutations économiques.
Face à cela, il faut donc considérer les mutations technologiques comme une chance et non comme une crise subite et constituer des espaces offensifs. Mais il faut développer des politiques industrielles au niveau européen. Actuellement, les entreprises sont plus dans une situation concurrentielle que coopérative. Nous lavons vu avec le cas de la fermeture de lusine Renault à Vilvoorde. Le problème nétait pas tant un problème belge ni celui de lentreprise en elle-même. La question était plutôt de savoir sil y avait surcapacité de production automobile en Europe. Le défi aujourdhui est de raisonner à dimension européenne et de voir si nous sommes capables dinitier un vrai dialogue entre employeurs et syndicats pour évaluer cette stratégie de la construction automobile européenne. Les entreprises doivent penser en terme de coopération à lintérieur de lEurope pour faire face à lextérieur.
Il faut également gérer les mutations au niveau territorial pour assurer une cohésion régionale et mettre en place si nécessaire des stratégies de redéveloppement. Un pacte européen pour lemploi a été lancé et décentralisé en pactes territoriaux. Par ce biais, des collectivités publiques, avec des acteurs économiques et sociaux, se sont engagées dans des politiques de développement économiques, industriels et technologiques dans leur localité ou leur région.
Nathalie Le Breton
Nous voyons bien que les pouvoirs économiques et politiques ont un rôle à jouer pour associer les salariés aux mutations des entreprises mais que peuvent faire les salariés eux-mêmes ?
Jean Lapeyre
Laction des salariés passe tout simplement par les syndicats qui continuent à défendre leurs intérêts dans des situations parfois difficiles. Ces syndicats ont trois domaines dintervention : prévoir, anticiper et gérer les transformations actuelles.
Cette gestion nécessite notamment linstauration de nouvelles solidarités. A ce titre les syndicats européens développent des campagnes autour de la réduction et la réorganisation du temps de travail. Mais il faut également une croissance plus qualitative et plus créatrice demploi, nous savons cependant que cette croissance ne sera pas suffisante pour résorber les 18 millions de chômeurs que compte aujourdhui lUnion européenne. Sil faut donc créer des emplois notamment en produisant de nouveaux services, il faut également penser à la redistribution du travail par le biais de la réduction du temps de travail.
Prenons lexemple de Volkswagen. Face à une restructuration industrielle lourde de lindustrie automobile allemande, les travailleurs de Volkswagen ont sauvé 16 000 emplois en acceptant et négociant la semaine de quatre jours. Cette solution a demandé un véritable effort dimagination et donné lieu à un accord extrêmement complexe car il ne sest pas seulement agit de réduire la semaine à quatre jours mais de réorganiser le travail sur 7 jours. 280 formes différentes dorganisation du travail ont été imaginées pour ajuster tous les services et tous les horaires. Sur la question de lassociation des salariés, on voit donc que les syndicats ont un rôle à jouer car ils ont la capacité de négocier des accords difficiles.
Depuis le Traité dAmsterdam, les partenaires sociaux jouent aussi un rôle extrêmement important puisque la Commission européenne est obligée de les consulter pour toute initiative sociale. Ils peuvent également proposer que laccord obtenu devienne une norme juridique communautaire sans que le Conseil des ministres et le Parlement européen ne puissent y apporter de modifications. Nous avons déjà négocié un accord sur la flexibilité du temps de travail posant le principe de légalité des traitements pour les travailleurs en temps partiel.
Le Traité dAmsterdam a également initié une nouvelle stratégie de lemploi en décidant un sommet emploi à Luxembourg, le 21 novembre 1997. Le Traité a donné une nouvelle compétence à lUnion européenne en la matière. Il existe dorénavant une responsabilité collective des Etats-membres dans le domaine de lemploi. Le sommet de Luxembourg a permis de définir une stratégie les obligeant à mettre leurs plans nationaux sous une surveillance multilatérale. Ils seront présentés au prochain sommet de Cardiff, le 15 juin prochain et feront lobjet dune évaluation comparative au sommet de Vienne en décembre 1998.
Ainsi, en matière de formation par exemple, les Etats se sont engagés à :
- offrir un emploi ou une formation à un chômeur avant quil nait atteint 12 mois dinactivité,
- offrir un emploi, une formation ou un contrat dapprentissage à un jeune avant quil nait atteint 6 mois de chômage,
- augmenter le taux de formation des chômeurs qui sélève à lheure actuelle à moins de 10%. Les Etats-membres se sont engagés à sélever au rang des trois pays les plus performants en la matière : la Suède, la Finlande et le Danemark qui atteignent 25% de chômeurs en formation. Ils devront comptabiliser au minimum 20%. Cet objectif est extrêmement important parce quil détermine le niveau demployabilité des travailleurs et donc leur capacité de réintégration sur le marché.
Actuellement, le défi pour le syndicalisme européen, est dapprendre à gérer collectivement des situations de travail de plus en plus individualisées et personnalisées, comme le télétravail par exemple. Peut-être faudrait-il élargir la notion dentreprise et de travailleur non pas au lieu de la production mais aux liens contractuels qui attachent le télétravailleur à lentreprise et donc lui assurer des garanties collectives quil na pas actuellement. Nous pourrions très bien prendre une directive communautaire donnant des droits sociaux élémentaires à tout travailleur en situation de télétravail par exemple.
Nathalie Le Breton
Le problème de ces garanties ne se pose-t-il pas avec plus dintensité aujourdhui alors que les TICs contribuent à un mouvement dexternalisation dune série dactivités de lentreprise et à lisolement des travailleurs ?
Jean Lapeyre
Effectivement. Le problème, même si par définition ces travailleurs ne sont pas syndiqués et pas représentés puisquils sont isolés, est de leur garantir les mêmes droits sociaux quà ceux qui se trouvent dans lenceinte de lentreprise. Or, ils nen bénéficient pas pour linstant puisque la tendance est dexternaliser lactivité de lentreprise et de faire en sorte que ces travailleurs soient des self-employed payant leurs cotisations sociales, leur retraite et toutes les charges qui sont normalement de la responsabilité de lentreprise. Il faut donc réintégrer ces gens là dans un cadre collectif tout en admettant une situation de travail effectivement individualisée.
Débat
Question
Quest-ce que veut dire exactement associer les salariés aux mutations ?
Gérard Cascino
La représentation institutionnelle collective cest à dire les syndicats, et le droit dexpression directe instauré par les lois Roux sur le contenu, les conditions et lorganisation du travail représentent des modes dassociation des salariés à la gestion de lentreprise.
Mais, lintroduction des nouvelles technologies doit initier de nouvelles formes dassociation. La mise en place de nouveaux outils de travail et donc de nouvelles formes de travail impliquent forcément la concertation avec leurs futurs utilisateurs pour en assurer ladaptation sinon lentreprise risque de graves dysfonctionnements comme nous avons déjà pu lexpérimenter avec le système Socrate à la SNCF.
Lintroduction de ce nouveau système informatique de réservation devait permettre un fonctionnement plus efficace de la SNCF. Mais il ny a pas eu de véritable association des salariés à sa mise en place alors quil modifiait complètement le rapport au client. Résultat, le système dans sa version originelle na pas fonctionné et a causé énormément de problèmes. On sest alors rendu compte que cétait du côté des utilisateurs cest à dire des salariés que lintroduction de Socrate avait pêché. On a donc repensé un autre mode dassociation notamment à travers tout un travail de remaquettage du système. On a modifié la façon daborder loutil en se plaçant du côté de lutilisateur pour le mettre à sa disposition. Du coup, Socrate a été testé en vraie situation de travail, tous les dysfonctionnements ont été observés en grandeur nature et les interrogations écoutées. Ainsi, à travers lassociation des salariés, tous les dysfonctionnements que lon n'avait pas su résoudre en trois ans, ont été solutionnés en six mois.
Question
Les difficultés qui semblent se poser à associer les salariés ne proviennent-elles pas de la crainte des responsables de lentreprise dêtre dépossédés de leur pouvoir ?
Gérard Cascino
Associer aujourdhui les salariés implique un nouveau partage de linformation. Auparavant linformation circulait seulement de façon descendante dans lorganisation taylorienne de lentreprise, elle doit circuler maintenant dans les deux sens et de manière également décentralisée. Il devient alors nécessaire dassurer la cohésion de ces flux. Pour cela, il faut mettre en place de nouvelles interfaces. Or, ce nest pas facile de faire comprendre à lencadrement intermédiaire dont le rôle était calé sur des objectifs de productivité et consistait à contrôler les procédures de travail, quil doit passer à des fonctions de pilotage, danimation et de synthèse de linformation.
On se trouve à nouveau face à la question de la formation. Cette nouvelle organisation dans lentreprise ne se fait pas à coup de régulation et de corrections a posteriori, elle doit être anticipée. Si on veut effectivement associer les salariés, ce nest pas en négociant au final des décisions qui ont déjà été prises pour donner un semblant de fonctionnement participatif. Il sagit dassocier les salariés non pas tant à la décision mais à linstruction de cette décision cest à dire à la définition des choix qui détermineront la politique de lentreprise et qui permettront de prendre en compte tous les acteurs. Nous resterons sinon sur des objectifs de pure productivité et les réorganisations du travail impulsées par les nouvelles technologies se feront encore au détriment de lemploi.
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