Conférence-débat du 18/02/99

Le parcours individualisé

La formation ouverte et à distance puisera sa force dans sa capacité d'adaptation aux besoins de l'apprenant et à sa richesse personnelle. Néanmoins, peut-elle adapter le contenu de la formation aux objectifs et aux compétences initiales de chaque apprenant ? Comment construire un cursus de formation à partir des compétences, des savoirs et savoir-faire propres à chacun ? Quelles difficultés rencontre-t-on dans l'élaboration puis la mise en place de tels dispositifs ? Comment ces systèmes évoluent-ils dès lors que le nombre d'individus à former est trop important pour être encadré par une seule personne-ressource ? Cette rencontre, réservée à un public professionnel, définit les enjeux d'une individualisation des parcours de formation à la lumière des expériences menées par le CNEFAD, la DAFCO de Lille et au sein de l'entreprise canadienne BELL Canada.

Des systèmes existent, qui passent en revue les compétences initiales, la durée et les objectifs de la formation et définissent des parcours de formation individualisés. Dans un second temps, trois systèmes de formation individualisés ont alors été présentés à l'auditoire : TUTORSHOP (de l'AFPA), SIGAL (de Robert Coppenrath et associés) et GEF-EXPERT (de la DAFCO de Lille).


Rencontre-débat animée par :

- Mme Sally O'FARRELL, vice-présidente du FFFOD (Forum Français pour la Formation Ouverte et à Distance)

Intervenants :

- M. Raymond CZTERNASTY, du CNEFAD (Centre National d'Enseignement et de Formation à Distance, dépendant de l'AFPA)

- M. Alain CALVA, également du CNEFAD

- Mme Geneviève SION, représentante de la Délégation Académique à la Formation Continue de Lille (DAFCO, dépendant du Ministère de l'Education Nationale, gérant le réseau de GRETA).

- Mme LEGRAND, société BELL Canada

Et par visioconférence, VIDEOSCOPE de l'université de Nancy II.

 

Le CNEFAD gère 20 000 parcours individualisés représentant environ 250 heures chacun. Créé le 1er janvier 1993, il avait déjà pour objectif l'individualisation de toute formation. Issu de l'AFPA, le CNEFAD a bénéficié d'un important savoir-faire de formation à distance, vieux de plus de cinquante ans, c'est-à-dire bien avant l'explosion des NTIC (nouvelles technologies de l'information et de la communication). La mise en place de parcours individualisés a nécessité de surmonter quelques nouvelles difficultés.

Il faut notamment, selon M. CZTERNASTY, savoir jongler entre les méthodes du présentiel et les outils technologiques élaborés de la formation à distance. Par exemple, il s'agit d'évaluer précisément au départ les acquis et les lacunes de l'apprenant, comme avec les formations en présentiel, mais en se servant d'outils technologiques de mise à distance capables d'abolir tout déplacement et d'économiser un temps précieux. Cela implique d'établir, pour chaque formation proposée, un profil en matières générales (français, physique-chimie, mathématiques, renforcement de ressources mentales etc.) qui établit le niveau requis dans chacune de ces spécialités pour pouvoir suivre telle formation. Huit cent psychologues du travail de L'AFPA ont planché sur la mise en place ces profils de pré-requis. A l'occasion d'un salon, on a pu se rendre compte que l'outil pouvait tout aussi bien satisfaire aux exigences des formations en présentiel. Il est possible et souhaitable, à moyen terme, d'envisager des dispositifs mixtes, où le curseur puisse aller du centre de ressources à l'entreprise ou au logiciel de formation à distance.

Suite à cette phase de vérification des acquis et pré-requis, la formation est construite en s'appuyant sur le référentiel emplois/activités/compétences (EAC), négociés par les branches professionnelles. Le CNEFAD fait correspondre les compétences ainsi identifiées à des ressources pédagogiques, humaines ou matérielles. L'individualisation se situe donc à un niveau encore plus fin que celui de la séquence. Il est agaçant pour l'apprenant de réapprendre ce qu'il sait déjà et l'entreprise sera séduite par cet allégement du coût de la formation. La constitution d'un portfolio est également à l'ordre du jour. Ce serait une forme de reconnaissance entre partenaires consentants : qu'on fasse une remise à niveau en mathématiques niveau BTS à l'AFPA, au CESI ou à l'Education Nationale, il devrait être possible de reconnaître et de tenir compte du travail déjà accompli. Jusqu'à présent, on avait tendance à "jeter le bébé avec l'eau du bain", c'est-à-dire à déterminer ce qu'il manquait pour pouvoir aboutir à une compétence, mais en jetant au passage la reconnaissance implicite de ce qui ne manquait pas. C’est un non-sens que de ne pas tenir compte des acquis de l'apprenant, de sa richesse personnelle.

Dans certains domaines complexes, comme la mécanique des fluides, il fallait être un expert pour garantir la pertinence de la formation. TUTORSHOP 3 répond à ce défi : être cohérent dans la prescription d'un parcours de formation sans pour autant être un expert dans la matière transmise...

Mais, s'enquiert Mme O'FARRELL, au delà du contenu individualisé de chaque formation, comment le CNEFAD gère-t-il les différents rythmes d'apprentissage, c'est-à-dire l'individualisation dans l'acte d'apprentissage ?

Actuellement, on tient surtout compte des contraintes matérielles et organisationnelles des apprenants. A l'entrée en formation, un entretien permet d'identifier ses disponibilités mais aussi ses desiderata. La question posée au stagiaire est en substance la suivante : combien d'heures t'engages-tu à travailler ? Le dispositif reste souple, l'apprenant peut revenir à tout moment sur son engagement préliminaire et corriger son parcours de formation.

D'autant, intervient M. CALVIN, que tout le monde n'est pas apte à travailler à la maison : au minimum cela demande une période d'adaptation. Il est important d'observer durant au moins la première semaine de mise à distance comment les personnes vivent cet isolement et cet éloignement. Le suivi se relâche par la suite, progressivement, au fur et à mesure que l'apprenant gagne en aisance.

De toute façon, reprend M. CZTERNASTY, l'AFPA sait par expérience que les regroupements sont nécessaires, pour le moral ou en vue d'un éventuel retour à l'université, et même obligatoires dans le cas de formations rémunérées. Enfin, dans l'élaboration d'une formation, il est important de tenir compte des objectifs que s'est fixé l'apprenant, mais aussi du contexte professionnel et des objectifs de l'entreprise. Pour aller au delà de la demande individuelle, un psychologue du travail et des conseillers de l'ANPE participent activement à la construction d'un projet professionnel cohérent.

Le public s'interroge sur la place des NTIC dans les dispositifs de formation évoqués.

Selon M. CZTERNASTY, il ne faut pas faire de différence entre les NTIC et tout autre support de connaissance. Le CNEFAD prône la mixité dans ce domaine et refuse de céder à la tentation (et à la mode) du "tout-technologique". D'autant que l'on a pour le moment aucune certitude quant à la supériorité de ces nouveaux outils sur les autres. Une étude sérieuse a été lancée sur le sujet, dont on aura la réponse en début juin.

La DAFCO a elle aussi une longue expérience de la formation individualisée, tant dans les APP (Ateliers de Pédagogie Personnalisée) que dans les centres d'accueil permanents de l'Education Nationale pour les publics en difficulté ou dans les centres spécialisés par secteur et grands domaines d'activité (Tertiaire, maintenance etc.). Mme SION distingue néanmoins fermement la démarche de l'AFPA de celle de la DAFCO : à l'AFPA, c'est la Distance qui a créé l'individualisation, tandis qu'à la DAFCO, c'est l'individualisation et les parcours individualisés qui autorisent aujourd'hui la mise en œuvre de formations ouvertes et à distance. L'histoire, le vécu et la démarche de ces deux organismes ne sont donc pas comparables.

Les formations GRETA nécessitaient déjà des outils pédagogiques de mise à distance. Pour amener les formateurs, souvent assez individualistes, à mettre en commun leurs outils pédagogiques, ont été créés les ateliers d'outils pédagogiques qui comprenaient une initiation aux NTIC. De ces ateliers est né le système G.E.F.-EXPERT, servant à générer des plans de formation individualisée. Au niveau académique, un ingénieur informaticien, un formateur de formateurs, une documentaliste, un infographiste étaient chargés d'aider les formateurs à élaborer ce nouvel outil. Les formateurs avaient pour tâche essentielle d'évaluer les besoins sur le terrain. Les matériaux référentiels de l'AFPA, déjà existants et couramment utilisés, ont servi de matière première à ce projet.

Dans le dispositif de formation traditionnel de l'AFPA comme avec G.E.F.-EXPERT, le stagiaire est accueilli dans un centre, où l’on évalue ses connaissances et acquis en vue d'un "positionnement". On aurait pu, techniquement, l'automatiser, mais d'un commun accord, les formateurs de l'AFPA ont insisté pour que la formation débute par un contact humain authentique. Toutes les activités valident par la suite les objectifs du référentiel de formation. Ce produit est en effet largement influencé par la pédagogie de l'objectif développée par l'AFPA. Les référentiels de diplômes qui préexistaient ont été transcrits en référentiels de formation. L'ingénieur informaticien a construit à partir de ces référentiels et données de l'AFPA le produit TBK-EVAL qui permet au formateur de produire sans difficulté des QCM d'évaluation élaborés.

Comment sont définis les objectifs de G.E.F.-EXPERT, s'interroge Mme O'FARRELL ?

Il convient effectivement de spécifier que c'est un "outil d'outils", en quelque sorte vide, dans lequel l'acquéreur peut mettre le contenu désiré. Tous les référentiels peuvent y être chargés, y compris des référentiels de compétence professionnelle. L'AFPA offre ici sa méthode de gestion des parcours individualisés, sa démarche formative, et non des contenus de formation. G.E.F.-EXPERT sert à gérer des parcours de formation individualisés, quels qu'ils soient. Ainsi, dans le cadre du programme FORE (formation ouverte et ressources éducatives) de la Région Nord-Pas-de-Calais contre l'illettrisme, G.E.F.-EXPERT a été des plus efficaces pour gérer des bases de données spécifiquement adaptées à ce type de public. G.E.F.-EXPERT n'en est plus à un stade expérimental, il existe depuis environ huit ans. Il sert notamment dans de nombreux APP, dans le secteur de l'agriculture dijonnaise (référentiel d'œnologie), ainsi que pour la formation des agents de maintenance de la SNCF, pour ne prendre que quelques exemples.

Utilisé sur un terminal unique ou en réseau local, G.E.F.-EXPERT a maintenant l'ambition de passer en réseau distant. Les activités du plan du stagiaire peuvent d'ores et déjà être envoyées par fichiers associés via la messagerie électronique Microsoft. A terme, il est prévu d'intégrer G.E.F.-EXPERT dans LOTUSNOTE. Ainsi, tous les outils du travail coopératif seront à disposition pour intégrer le produit dans un environnement où l’on a accès à des ressources, par mots clefs ou même en langage naturel. Ce qui fait sa particularité, c'est d'évoluer en permanence, au gré des situations et contextes de travail.

Dans le produit, il existe trois modules. Le module Superviseur permet de gérer l'accès au logiciel et d'administrer les bases de données (sauvegarde, restauration et suppression des bases etc.). Le module Formateur sert à inscrire les stagiaires et à entrer les référentiels, les bases de données d'activité et les plans de formation. Enfin, le module Stagiaire enregistre toutes les séquences de travail, c'est le seul module qui soit accessible à l'apprenant. Sur son écran apparaissent les activités définies au préalable dans le contrat et validant les objectifs du référentiel. Il n'a plus à stocker de papiers. Si le formateur l'a décidé, le stagiaire peut se brancher sur un cédérom ou un didacticiel, c'est-à-dire bénéficier d'une formation en ligne. G.E.F.-EXPERT comprend également un service de suivi du stagiaire comme du formateur : sont spécifiées à la demande les activités en cours ou à venir et les objectifs validés ou à valider prochainement.

Un exemplaire de démonstration du dispositif G.E.F.-EXPERT est disponible sur demande auprès des éditions CHRYSIS. Une présentation est mise en ligne à l'adresse suivante : www.nordnet.fr/reseaugreta-lille/gefexpert.htm

Des auditeurs de Nancy et de Paris se demandent si G.E.F.-EXPERT ou TUTOR SHOP 3 facilitent la remédiation cognitive de l'apprenant ou au moins, si cette notion était présente à l'esprit des équipes lorsqu'elles ont élaboré ces produits ?

M. CZTERNASTY souligne que la vocation de ces produits n'est pas de développer ou d'améliorer les contenus de formation. Ce sont des outils d’aide en ingénierie de formation et non pas en pédagogie. Bien entendu, le système induit une autre approche pédagogique des formations, puisqu’elles se font à distance.

M. CALVIN revient lui sur cette idée d'une nécessaire période d'auscultation de l'apprenant face à l'ordinateur. C'est à ce moment qu'on peut déceler d'éventuels blocages dans l'apprentissage. C'est donc bien toujours à l'homme de veiller au bien-être de l'apprenant, au bon déroulement psychologique de son parcours de formation.

Générer un expert d'un plan de formation à l’aide d’un dispositif tel que G.E.F.-EXPERT, ajoute Mme SION, demande au formateur une importante réflexion pédagogique. Le fait de mettre à distance nécessite en lui-même un travail de fond sur les processus d'apprentissage de l'homme. La machine ne fait qu'automatiser et chaîner les pré-requis, il revient bien toujours au formateur de les définir. Cela implique la mise en œuvre de principes et notions pédagogiques que seul le formateur a pu réellement intérioriser. Le système expert est intéressant dans la mesure où il propose un vaste champ de possibilités et permet au formateur de réfléchir concrètement au degré d'individualisation d'un parcours.

La société Technomédia et Coppenrath est implantée au Canada et depuis peu en France. Au Canada, les entreprises clientes sont de grande envergure : BELL Canada, équivalent canadien de France Télécom, et les Caisses Populaires Desjardins, comparables au Crédit agricole français ou à la Caisse d'Epargne. En France, comme au Canada, Technomédia et Coppenrath ciblent des entreprises de plus de 500 salariés, avec des problématiques de gestion ou de développement des compétences et de formation à distance. SIGAL, contrairement à des systèmes comme G.E.F.-EXPERT ou TUTORSHOP, répond spécifiquement aux objectifs de l'entreprise et du salarié. Il s'inscrit résolument dans le contexte du libre marché. Les référentiels de compétences requises sont donnés par l'entreprise cliente, que ce soit des compétences techniques ou comportementales. A partir de ces référentiels, on procède à une évaluation du personnel puis à l'élaboration de plans de développement individualisés, lorsque le salarié en fait la demande. Technomédia produit du contenu, indique les modules et exercices à suivre pour atteindre son objectif. Pour chaque compétence à développer, le système mobilise tous les types de formation existant : cours en présentiel, en ligne, stages dans un service de l'entreprise etc.

Mme SION et M CZTERNASTY soulignent une autre différence radicale entre leurs systèmes et celui de TECHNOMEDIA : SIGAL, de par l’étendu de ses possibilités et l’investissement financier qu’il nécessite, n’est pas adapté aux PME et PMI. La philosophie de la DAFCO et du CNEFAD était précisément de mettre en place un même système pour tous, capable de s'adapter à tout contexte.

Le système G.E.F.-EXPERT quant à lui, distingue trois schémas pédagogiques :

Le système expert permet de passer un contrat avec le stagiaire. Les activités comme les référentiels de formation sont individualisés. Le parcours nécessite une validation régulière des pré-requis qui ont fait l'objet d'un cours ou d'une remise à niveau. Le formateur peut marier et croiser à volonté les objectifs et les domaines. Le système privilégie l'organisation logique des apprentissages. Tout est chaîné. La puissance technologique du système a même tendance à surpasser le formateur et à élargir le champ de ses décisions. Le grand atout de G.E.F.-EXPERT est d'assembler des ressources et logiciels, d'établir une connexion entre eux. A minima, il génère des plans de formation sur papier, et a maxima, il est une véritable borne d'autoformation en réseau local. Tout son art est de viser le bon contenu de formation au bon moment et pour la bonne personne.

En guise de conclusion, Mme LEGRAND précise que SIGAL fonctionne bien, toutes les expériences engagées le montrent. La formation en ligne remporte un franc succès. Peut-être parce que les salariés-apprenants l'utilisent comme une sorte de "hot line" où trouver les réponses à leurs interrogations et problèmes.

Rédaction : Juliette FOUILLAND - FFFOD

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