Conférence-débat du 16/01/99
Le suivi des apprenants à distance
Intervenants :
- M. Jean-François FIORINA, responsable des Relations Internationales et du 1er cycle ESC Groupe SUP-de-CO Amiens
- M. Jean PIONNIER, président de la Revue d'Etudes
- Mme Sally O'FARRELL, vice-présidente du FFFOD (Forum Français pour la Formation Ouverte et à Distance)
Animation :
- M. Adrien FERRO, Formateur-consultant
Le développement des technologies de l'information et de la communication a renouvelé la problématique du suivi à distance de l'apprenant engagé dans une formation. Mais que recoupe exactement cette notion et cette réalité : interactivité, téléprésence, travail coopératif ? Des apprenants et formateurs ont profité de cette rencontre-débat de l'Université Ouverte pour comparer leurs expériences et faire le bilan des avantages et inconvénients des divers dispositifs de formation assurant ce service.
M. FERRO lance le débat en citant l'article de Michel Serres dans le numéro spécial du Monde de l'Education (septembre 1998) :
"Reste l'argument principal, qui revient irrépressiblement comme une pierre de Sisyphe. Que faites-vous de la présence chaude et vivante du corps enseignant ?
(...) Et qui vous dit que ces techniques la suppriment ? Se forment d'autres groupes, de nouveaux types de réunions ou de récréation, qui appellent un animateur toujours aussi indispensable..."
M. FIORINA nous relate trois expériences distinctes de suivi à distance réalisées par l'école de commerce où il enseigne.
La première concerne les étudiants en stage ou formation à l'étranger, à savoir plus d'une centaine chaque année. Chacun établit une liaison régulière avec le tuteur qui lui a été attribué, via Internet. A un niveau administratif, l'étudiant obtient ainsi tous les renseignements désirés. Il peut lui être, par exemple, très utile d'apprendre dans les plus brefs délais si les U.V. de l'université partenaire qui l'intéressent peuvent être ou non validées par son université d'origine. Un suivi pédagogique aide l'étudiant à surmonter les diverses difficultés rencontrées (Droit étranger inconnu, langue et terminologie...). Le tuteur pourra donner des indications, des pistes de lecture, une bibliographie ciblée. Enfin, un suivi plus psychologique, affectif, permet à l'apprenant déraciné de garder contact avec le monde où il a ses repères, de lutter contre le "spleen" et le stress de sa situation dexpatrié. Cette expérience s'est avérée des plus positives. On a constaté de part et d'autre que des relations privilégiées s'étaient instaurées entre le tuteur et l'étudiant, qui n'auraient pas été possibles sur place, à l'école, dans une situation de face à face. Ce suivi à distance via la messagerie électronique a donc révélé des vertus désinhibantes très appréciables. Par contre, si l'étudiant a décidé de rompre les ponts ou de ne pas suivre les conseils de son tuteur, cette décision lui appartient et rien ne peut l'obliger à entretenir ce contact régulièrement. Autre inconvénient, ce type de suivi reposant sur l'écriture, une question mal formulée recevra une réponse inadéquate et nécessitera au moins un nouvel échange par courrier électronique. Les étudiants montrent des signes d'impatience et voudraient une réponse immédiate, ce qui est impossible à gérer pour un professeur assumant déjà un planning serré de cours en présentiel.
La deuxième expérience de suivi ambitionnait l'animation et le suivi de groupes d'étudiants d'une autre école de commerce, HEC Liège, en Belgique. M. FIORINA a ainsi suivi toute une classe dans la réalisation d'une étude de marché pour le compte d'une entreprise. Pour tout conseil, renseignement, aiguillage et réorientation, la classe se réunissait et entrait en communication avec M. FIORINA via Internet, et cela trois mois durant. Au terme de ce délai a eu lieu un premier et ultime contact physique entre la classe et son enseignant virtuel, pour exposer les conclusions de cette étude de marché et en faire la synthèse. Il est intéressant de constater que le groupe d'étudiants n'a pas abusé du temps de son tuteur, qui n'a donc pas eu de surplus de travail. Les étudiants ont pu travailler à leur rythme et au moment de la journée qui leur convenait. De part et d'autre, on s'était donné des règles et des limites, que chacun a respectées : envoyer des messages brefs et clairs, répondre aux messages dans un délai de deux jours. Les résultats ont été excellents et les universités ont réalisé une économie importante en temps et en frais de déplacement. Par contre, cela exige que chacun accepte de jouer le jeu. Le groupe est largement amputé de sa dynamique : ces interactions qui, en classe, font rebondir la réflexion à chaque question, n'ont pas lieu dans un contexte de suivi à distance.
La troisième expérience de suivi distinguée par M. FIORINA concerne les étudiants de SUP-de-CO Amiens devant repasser des examens en session de rattrapage. Plutôt que de les laisser gérer seuls cette situation, l'école a pensé développer des cours de rattrapage pour les épauler dans les matières posant problème. La réussite de ce dispositif ne fait aucun doute : le taux de réussite à la deuxième session est aussitôt passé de 50% à 80%. Dans un premier temps, l'étudiant rencontre son tuteur et définit avec lui un plan de travail qui corresponde à ses lacunes et faiblesses. Chaque semaine, le tuteur lui fait parvenir par courrier électronique des commentaires et corrections sur les exercices de la semaine précédente, une liste de lectures, et lui indique les références de nouvelles études de cas ou QCM se trouvant dans la banque de ressources pédagogiques en ligne de l'école. Si le tuteur constate de trop importantes lacunes dans un domaine, il peut préférer à l'échange par E-mail une entrevue directe avec l'étudiant. Au terme de cette période de rattrapage, le tuteur et l'étudiant se réunissent à nouveau pour faire le bilan objectif des progrès, des retards, mais aussi du dispositif de suivi même. Là encore, M. FIORINA a pu constater combien ce type de dispositif avait renforcé les relations entre les professeurs et les étudiants en difficulté. Les contacts sont plus fréquents mais aussi de meilleure qualité et plus productifs. Cela dément ostensiblement le procès que l'on fait, souvent a priori, aux nouvelles technologies de l'information et de la communication (NTIC). Loin de déshumaniser l'enseignement, elles peuvent au contraire favoriser un renforcement des liens entre apprenants et enseignants. D'autant plus qu'il est réaliste d'envisager dans un avenir proche un système de visiophonie sur ordinateur qui restituera le geste, l'image et l'émotion des deux protagonistes de la formation... Les cours en présentiel sont à redéfinir quand on a à sa disposition des outils aussi efficaces. M. FIORINA met en ligne ses plans de cours et attend désormais de ses étudiants qu'ils aillent eux-mêmes chercher la matière pour les étoffer. En classe, les apprenants sont donc sensés déjà maîtriser la théorie. Le temps de présentiel est alors consacré à l'étude de cas pratiques et aux discussions. Le professeur n'a plus à assumer en classe la partie la plus machinale, automatique de ses fonctions. Il peut se consacrer à l'animation de ses classes, écouter les projets de ses élèves et leur dispenser des conseils plus pointus. Ainsi, conclut M. FIORINA, le suivi à distance n'élimine pas mais renforce le face-à-face.
Dans l'assistance, un consultant en entreprise souhaite savoir combien d'enseignants sont concernés à SUP-de-CO et l'accueil qu'ils ont fait à ce nouveau dispositif. Tous étaient concernés, répond M. FIORINA, et certains se sont effectivement montrés assez récalcitrants. Mais il existait à l'origine une volonté politique de la région Picarde. En 1995, une équipe d'enseignants a été recrutée pour sensibiliser le reste de la profession et initier une véritable dynamique de groupe. Les réunions de démarrage ont été houleuses mais cette nouvelle approche pédagogique a fini par convaincre la majorité des intéressés. Les résultats, excellents, ont achevé de convaincre le corps enseignant et les apprenants. Les premières expériences de suivi à distance vont perdurer et d'autres vont se développer.
Une formatrice s'inquiète de l'absence d'études sérieuses sur les conséquences sociologiques de ce type d'enseignement à distance. M. FIORINA cite les conclusions de la seule étude dont il dispose : les étudiants qui ont suivi ces formations à distance sont plus débrouillards, ils sont capables d'aller chercher les informations et de s'adapter à toutes les situations, ils s'intègrent de ce fait plus rapidement dans la vie active.
Il convient à présent de relativiser, ou plutôt de contextualiser ce succès. SUP-de-CO est une formation privée payante (l'inscription annuelle sélève à 30 000F) qui bénéficie d'aides nombreuses et importantes, notamment de la Chambre de commerce de Picardie. L'école peut donc offrir 1,3 ordinateur par personne présente. C'est loin de représenter la moyenne nationale...
M. PIONNIER présente l'organisme de formation qu'il dirige. La Revue d'Etudes prépare depuis 1913 environ 15 000 personnes par an aux concours administratifs, par échange de courrier. Les affranchissements postaux occupent d'ailleurs le deuxième poste de dépenses après les salaires. L'utilisation des NTIC a été sérieusement envisagée mais n'est pas la priorité de la Revue d'Etudes.
Paradoxalement, au moment où tous les organismes de formation en présentiel songent à développer le suivi à distance via Internet, la Revue d'Etudes a pour objectif prioritaire de réintroduire du présentiel au cur de ses formations à distance. Les apprenants en ont exprimé le souhait à maintes reprises ces dernières années. Ils ont besoin de connaître le visage de celui qui les corrigera et soutiendra, d'entendre sa voix, de créer un authentique lien avec lui.
Quand "l'explosion Internet" aura véritablement lieu, de nouvelles possibilités pédagogiques seront à découvrir et à exploiter. Ce sera vraisemblablement un saut de dimension, un saut qualitatif pour la formation à distance. La Revue d'Etudes se prépare doucement à cette "explosion". Un spécialiste multimédia a été recruté, par exemple. Un site Internet va être ouvert très prochainement. Il proposera des articles de synthèse économique et sociale, issus du journal, qui préparent utilement aux épreuves de culture générale des concours administratifs. En mars-avril 1999 sera mis en ligne l'ensemble des questions posées par les apprenants et des réponses qu'ils y ont reçues. Chacun pourra consulter cette "banque de ressources" et bientôt y poser ses propres questions. La mise en place d'un forum de discussion a également été envisagée, mais on attend le véritable déclenchement de la "révolution NTIC", tant attendue. Cependant, pour le moment, sur 15 000 apprenants, cinq seulement se connectent chaque semaine sur le site de cet organisme et y envoient un message. Cela constitue en soi un progrès puisqu'il y a un an à peine, on ne comptait que deux connections par mois. Mais c'est encore insuffisant pour parler d'un engouement durable et généralisé pour les NTIC. Les apprenants semblent reculer devant l'acquisition, très coûteuse et envahissante, d'un PC multimédia, d'un modem et d'un abonnement Internet. Ils se sont déjà, pour la plupart, senti piégés par le Minitel, à la réception de la première facture.
Mme O'FARRELL, directrice de lécole de formation à distance à l'AFT-IFTIM, détaille la situation de la formation dans le secteur des transports et de la logistique. Le département d'enseignement à distance de l'AFT-IFTIM concerne un public d'adultes n'ayant pour la plupart jamais utilisé un ordinateur. Une étude réalisée par ce département établit que seuls 4% du public concerné possèdent un ordinateur et 1% ont accès à Internet. Par contre, 100% projettent de s'équiper prochainement et 80% souhaiteraient acquérir un modem. On peut en conclure qu'ils attendent tous d'avoir une raison, une opportunité, de s'équiper et de s'initier à l'informatique. La balle est dans le camp des formateurs. Les apprenants sont en attente, ils désirent visiblement participer à ce mouvement de société, ils attendent qu'on les y invite... Mme O'FARRELL cite l'expérience d'une grande surface de Mulhouse, qui a réalisé une considérable opération commerciale en offrant une matinée gratuite de formation ainsi qu'un suivi technique et pédagogique aux acheteurs de PC. Ce sont ces types de dispositifs qui manquent, permettant aux apprenants de franchir le pas, de s'initier aux NTIC. L'AFT-IFTIM recherche ce type de partenaire pour guider les premiers pas des stagiaires. C'est le vrai défi de cette fin de siècle et du prochain millénaire que d'organiser une initiation réellement collective aux NTIC, d'aller vers une culture homogénéisée du multimédia sans marginalisation aucune. On peut considérer qu'il s'agit là d'une importante mission de service public, et d'un défi pour l'ensemble de la société...
Rédaction : Juliette FOUILLAND - FFFOD
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