Conférence-débat du 15 janvier 1998
LINTRODUCTION DES TECHNOLOGIES DE LINFORMATION ET DE LA COMMUNICATION DANS LE MONDE DU TRAVAIL : ENJEUX ET DEFIS
Animée par Monsieur Claude Javeau - Professeur de sociologie à lUniversité Libre de Bruxelles - Bibliographie sommaire : "Prendre le futile au sérieux", Paris, 1998 ; "Les tunnels de Jumet", Bruxelles 1997 ; "La société au jour le jour", Bruxelles, 1991 ; "Mourir", Bruxelles, 1988 ; "Leçons de sociologie", Paris, 1986, 1997 ; "Le petit murmure et le bruit du monde", Bruxelles, 1985/1987.
Intervenants :
Résumé de la conférence
Les technologies de linformation et de la communication (TIC) sont productrices dappareils, de langages, de logiciels et de réseaux. Elles sont présentées par certains penseurs de léconomie comme le principal agent des modifications considérables que nous connaissons dans léconomie mondiale. M. Ettighoffer nécrit-il pas lui-même que la richesse des nations va dépendre des réseaux électroniques qui leur sont nécessaires pour commercer, inventer, travailler et produire efficacement ?
Mais ces nouvelles technologies sont-elles susceptibles denrichir également les individus ? Avec lutilisation de plus en plus intensive des réseaux, quadviendra-t-il des relations de travail ? Sachemine-t-on vers un développement massif du télétravail ? Ne concernera-t-il quun certain type de travailleur, spécialisé et polyvalent ou sagira-t-il dune simple option pour tous les salariés ? Les TIC sont-elles avant tout un facteur améliorant la flexibilité et lefficience productive des entreprises ou seront-elles également à lorigine de nouvelles activités et de nouveaux métiers ? Lutilisation des technologies de linformation et de la communication dans les entreprises nous oblige-t-elle à repenser lorganisation du travail ? Des compétences spécifiques sont-elles requises ?
Denis Ettighoffer
Commençons par un exemple pour illustrer les nouvelles logiques de travail induites par les TIC.
Il y a une dizaine dannées, un étudiant en informatique finlandais lance lidée dun nouveau langage informatique susceptible de donner naissance à des applications intéressantes. Via les forums de discussion qui existent sur Internet il interroge la communauté des développeurs quant à lintérêt de développer ce produit et rencontre virtuellement des dizaines et des dizaines de développeurs. Quelques temps plus tard, plusieurs dentre eux, en partie des étudiants, vont donner corps bénévolement à ce projet. Lintérêt porté à ce langage est alors tel quil va bénéficier très rapidement de lapport des meilleures collaborations dans le monde. Des ingénieurs vont venir à la rescousse des étudiants, des théoriciens, des mathématiciens, des statisticiens vont faire en sorte den multiplier les applications. Le produit en cours délaboration va être distribué quasiment gratuitement dans toutes les grandes universités et centres de recherche, pour que chaque équipe puisse y apporter une valeur ajoutée supplémentaire. Des équipes vont réfléchir aux applications de ce nouveau langage informatique, baptisé Linux, dans des domaines de métier ou dexpertise particuliers. Le noyau de départ sest donc enrichit rapidement et au bout de trois ans il donne naissance à un nouveau concept sur le réseau : le copyleft. Le copyleft cest la possibilité de récupérer un ensemble de codes et dinformations gratuitement et de les enrichir avec lobligation de remettre le travail à nouveau gratuitement à la disposition de la communauté. Finalement Linux sera commercialisé par une société qui en assurera le conditionnement graphique et documentaire. Aujourdhui il est vendu dans le monde entier et tous les spécialistes des langages un peu sophistiqués le connaissent et lapprécient
Lorganisation du travail telle quelle est traditionnellement conçue naurait pas permis de mettre en place une telle coopération et une telle accumulation de savoir. Le travail à distance et lutilisation des réseaux impliquent de nouvelles logiques de fonctionnement : une logique de confiance permettant le partage des compétences et une logique de service impliquant une plus grande part de créativité. Au-delà du savoir-faire, cest donc un certain savoir-être que nous devons développer pour relever les défis posés par ces nouvelles organisations que lon qualifie de communautés virtuelles.
Le télétravail et lobligation, de plus en plus, de travailler sous un mode coopératif, caractériseront les organisations modernes. Lintelligence sera plus collective, à condition de faire jouer leffet de confiance et de savoir-être.
En 1983, 3000 micro-ordinateurs ont été vendus en France, en 1997, il sy est vendu plus de micro-ordinateurs que de voitures. Par ailleurs, en trois ans, on a pu observer une croissance de plus de 12% des communications via les réseaux (téléphone et micro-ordinateurs). De plus en plus de gens se mettent à communiquer via les réseaux parce quils ont compris quil fallait participer au mouvement de partage croissant de la matière grise, le capital immatériel majeur des économies modernes. Aussi le télétravail dépasse le simple exemple de la délocalisation de tâches administratives qui ne représente en réalité que 5% des télétravailleurs. La partie la plus significative du travail en réseau est le travail en équipe dingénieurs et dindividus exerçant toute sorte de métiers.
En contrepartie, ces nouvelles technologies produisent ce quAlvin Tofler a nommé le choc du futur. Elles bouleversent les formes traditionnelles dorganisations en introduisant de nouvelles exigences defficacité. Elles tendent donc à imposer une réduction des énormes industries du tertiaire pour les restructurer en plus petites entités, plus expertes et donc plus performantes. Elles facilitent lexternalisation voire la délocalisation. Le tissu économique est en train de se transformer. On observe la création de nouvelles unités de travail, le small business ou TPE (très petites entreprises). Une famille américaine sur quatre est devenue producteur de richesse. Par ailleurs, les réseaux favorisent le développement de nanoservices, des petits services que lon vend pour quelques francs mais que lon pourra vendre des millions de fois grâce à la diffusion exceptionnelle de loffre permise par les réseaux électroniques. Cest alors moins vers une dynamique de recherche demploi que dinitiative personnelle et doffre de service que nous nous dirigeons.
Par ailleurs, la flexibilité qui est de mise aujourdhui dans les entreprises conduit à une précarisation accrue du travail et par-là à la nécessité dêtre de plus en plus polyvalent, polyvalence également exigée par lévolution de lorganisation du travail et de la nature des tâches. Cette obligation de se penser différemment dans le monde du travail devrait nous amener à penser différemment la solidarité et la gestion des revenus dune nation. La richesse provenant du salariat traditionnel diminue. Aux Etats-Unis, elle a diminué au point datteindre 57% de la totalité de la richesse créée.
Claude Javeau
La société de linformation, telle quelle se dessine aujourdhui repose donc sur deux pôles : la confiance et le risque. Nous travaillons de plus en plus en interdépendance avec une multitude croissante de sous-systèmes dont nous ne contrôlons pas la fiabilité et qui exigent de notre part une confiance permanente. Montréal, une ville de trois millions dhabitants, sest tout à coup trouvée complètement coupée de tout parce que le système délectricité, pourtant banal, est tombé en panne à cause de circonstances atmosphériques. Quand des systèmes beaucoup plus compliqués que les réseaux électriques traditionnels tombent en panne, que se passe-t-il ? Ou que se passe-t-il quand ces systèmes sont détournés de leur fin et que se manifeste alors une rupture de confiance ?
Parallèlement au savoir-être il faut aussi disposer dune capacité de savoir-juger, donc posséder des savoirs pour juger. A côté de lengouement plus ou moins profond que lon peut éprouver face à ces modifications, car bien entendu on peut trouver de lavantage à travailler différemment, à ne plus connaître les embouteillages, à pouvoir passer dune chose à une autre, à être polyactif, il y a une vigilance démocratique qui doit continuer à sexercer, vigilance démocratique qui dans notre système, de plus en plus, simplante, se développe, dans un cadre supranational, qui est le cadre européen. Alors quest-ce que lEurope, la très grande Europe à côté de la petite entreprise, nous propose dans ce domaine ?
Richard Walther
Il est difficile de parler au nom de lEurope puisquelle est plurielle, donc je parlerai à partir de ce qui se dit, se réfléchit, se pratique et sexpérimente en Europe. Je donnerai la parole à des expériences qui sont liées à la question des technologies mais également au problème de lemploi. Lorsquon analyse la situation actuelle de lemploi et la capacité actuelle de création demplois en Europe, on se rend compte quen 1996 lEurope na créé que 600 000 emplois alors que durant les années 1987-1990, il y a eu chaque année 1 600 000 créations demploi. Cela signifie que nous sommes arrivés à une stabilisation de notre capacité de création demplois et que nous sommes dans une sous-utilisation des ressources humaines, une sous-utilisation de leur capacité à jouer en tant que créateurs demplois mais aussi en tant que créateurs de réseaux qui soient eux-mêmes créateurs demplois.
Lorsquon analyse de manière encore plus précise quelle est, dans ces 600 000 emplois créés, la part du temps partiel, on se rend compte que la plupart sont des emplois à temps partiel, donc des emplois précaires et des emplois plutôt féminins.
La question de lemploi est donc centrale et si on regarde quels sont les domaines dans lesquels on espère des créations demplois au niveau européen, on se retrouve avec des secteurs qui ne sont pas nécessairement technologiques : lenvironnement, les services de proximité, la santé, la gestion du patrimoine, la culture, les services aux entreprises. Mais il est vrai également que lon regrette aujourdhui labsence de création de petites entreprises centrées sur des technologies nouvelles et que lEurope souhaite encourager les créations dentreprises dans ce domaine.
Nous sommes donc dans une situation où nous devons répondre à la fois à des difficultés demploi et à la nécessité impérieuse de motiver linnovation technologique parce queffectivement, elle représente un véritable enjeu pour lEurope.
Les nouvelles technologies de linformation et de la communication sont plus, à lheure actuelle, à lorigine de transformation des modalités de travailler que de créations demplois. Mais je suis personnellement persuadé que ces nouvelles technologies sont absolument essentielles à la constitution de ce qui se passe aujourdhui et va se passer demain en Europe. Pour plusieurs raisons :
La coopération transnationale qui se développe grâce aux nouvelles technologies est le signe dune nouvelle culture.
Les technologies actuelles nous posent également des défis parce quelles impliquent une profonde réorganisation du travail. On remarque que le nombre de salariés diminue tandis que celui des indépendants augmente. Ceux-ci demeurent liés à lentreprise par un contrat mais nont aucune obligation de travailler sur le lieu même de lentreprise. De quelle façon peuvent-ils alors rester insérés dans un réseau professionnel ? Comment conserver le sentiment que son activité isolée participe dun projet collectif, quelle a son utilité sociale ? Comment gérer lincertitude et la précarité quengendrent des relations contractuelles ponctuelles et à temps partiel ? Cela pose la question des droits attachés à ces nouveaux statuts, des possibilités de sécurité, de défense et dintégration dans des lieux tels que les syndicats.
De même se pose le problème du maintien de la qualification des personnes qui travaillent hors de lentreprise. Quelle que soit lévolution de la formation dans les entreprises, il existe une sorte de formation mutuelle, ne serait-ce que parce que lon participe à un projet déquipe. Limportance des compétences transversales ou comportementales (capacité à communiquer, capacité à travailler en équipe, compétences linguistiques) ressort aujourdhui de beaucoup danalyses. Il y a donc un enjeu autour de la capacité à créer en commun des compétences collectives. Il sagira de veiller à insérer les travailleurs isolés dans des réseaux et de veiller à leur assurer un accès à la formation et la possibilité de bénéficier dun apprentissage tout au long de la vie.
Il est nécessaire, parallèlement à ces transformations du travail, dinventer de nouveaux droits et de nouvelles solidarités.
Résumé du débat avec le public
Question
Lintroduction des 35 heures par semaine est-elle encore pertinente par rapport au développement du télétravail et aux logiques dorganisation quil implique ?
Denis Ettighoffer
Il est vrai que la production croissante des richesses nécessite une quantité de travail sans cesse décroissante. En outre, une disjonction se forme entre la notion demploi, qui correspond à un travail salarié, et celle de travail en général. Le développement du télétravail modifie également la notion de temps de travail puisquelle est traditionnellement attachée au lieu de travail. Quand il ny a plus de lieu de travail, il ny a plus cloisonnement avec la vie privée, le temps de travail et tout son lot de stress et de préoccupations tend à investir le temps privé tout entier. En même temps, lévolution du marché du travail (précarisation des conditions de travail, logique doffre de service) oblige à une implication beaucoup plus grande du travailleur dans ses activités. Les pressions que nous subissons sont donc de plus en plus considérables, à tel point quil devient urgent de repenser le temps de prestation moyen, ne fût ce que pour des raisons de santé. La moyenne de lespérance de vie étant croissante, la contrepartie dune réduction du temps de travail pourrait consister en un allongement de la vie active.
Question
Se dirige-t-on plutôt vers le télétravail (relation à distance entre employeur et employé) ou vers le téléservice (un contrat ponctuel pour une mission particulière) ? Les délocalisations induites par le télétravail ne créent-elles pas un risque de fuite de la production de services vers des pays à main duvre meilleur marché ?
Denis Ettighoffer
Dans la distinction que vous faites entre télétravail et téléservice, cest le cadre juridique qui fait la différence. Il est soit celui du salariat avec ses déclinaisons particulières, soit celui du travailleur indépendant. Avant, on parlait de lentrepreneur en disant que cétait un monsieur à gages incertains et on est en train de découvrir que le monde du salariat est aussi un monde à gages incertains. Aujourdhui on demande aussi au salarié dêtre entrepreneur, cest la fameuse logique de service. Le problème ne se posera pas uniquement en fonction du fait que je suis au bout dun clavier ou pas. Les technologies sont incontournables mais elles ne sont pas lunique univers à lintérieur duquel évolue le cadre du travail. Il faut faire la part des choses entre lévolution du cadre juridique du travail qui est due à un ensemble de facteurs économiques, politiques et démographiques, et leffet des technologies de réseaux dans cette restructuration. Télétravailleur ou pas, le CDD vous aurez
Les propos tenus au sujet de la délocalisation doivent être relativisés : lon incrimine par trop les nouvelles technologies, alors que les entreprises délocalisent bien plus souvent pour des raisons doptimisation fiscale que pour une question doptimisation de la productivité du travail.
Question
Pourquoi avons-nous tant tardé à introduire les TIC dans les écoles ? Ny aura-t-il pas des générations sacrifiées ?
Denis Ettighoffer
Le Minitel notamment a freiné larrivée dInternet parce quinvestir dans ce réseau impliquait une perte dargent importante pour les entreprises qui participaient au développement et à lexploitation du réseau français. Le lobby technico-économique a pesé sur les décisions des pouvoirs publics. Ce retard sexplique aussi par notre mode de fonctionnement plutôt centralisé qui saccomode mal de la logique décentralisée et un peu anarchique dInternet.
Richard Walther
Un des problèmes qui se pose au niveau de lintroduction des TIC dans les écoles cest la formation des enseignants face à ces nouveaux outils qui impliquent une nouvelle approche pédagogique. Par ailleurs, nous navons pas assez investi dans la création doutils, de contenus et de processus de formation adaptés aux multimédia et aux enjeux actuels de léducation.
Question
Quelles sont les domaines où lon peut espérer que les TIC produiront de lemploi ?
Denis Ettighoffer
Il existe des marchés émergeants, tout dabord la formation, qui entre de plus en plus dans le secteur privé. Les lieux où lon se forme sortent de lécole, les savoirs sortent de lécole, donc à ce niveau les réseaux électroniques vont jouer un rôle important. Ensuite, la gestion des informations disponibles sur le réseau et la gestion des transactions commerciales via les réseaux constituent également un marché important. Par ailleurs, les TIC permettent de proposer des services qui auraient été difficiles à mettre en uvre auparavant. Cest le cas des call-centers, ces centres daccueil téléphoniques qui gèrent les boîtes vocales des entreprises. Elles permettent aux entreprises de disposer dopérateurs qui, en dehors des horaires de travail conventionnels, accueillent le client et répondent à ses questions, traitent les réclamations et les demandes dassistance technique à distance, etc. Et enfin, la diffusion extraordinaire de loffre que permettent les réseaux favorise le développement des nanoservices : vous offrez un petit service qui coûte quelques francs mais vous touchez des milliers de personnes.
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