Conférence - débat du 13/02/99
Les réseaux d'échanges réciproques des savoirs
Le Mouvement des Réseaux d'Echanges Réciproques des Savoirs (MRERS) a vu le jour en 1987 lors d'un colloque réunissant les vingt-cinq premiers réseaux. A présent, environ cent mille personnes se côtoient dans les 600 réseaux français et le mouvement s'étend en Europe, en Amérique Latine et en Afrique.
La réussite des RERS repose sur la parité des mises en relation dans une dynamique d'apprentissage réciproque. Le principe fondateur est qu'on est tous savant et ignorant de quelque chose, c'est-à-dire qu'on peut tous agir à la fois comme enseignant et apprenant. L'objectif explicite des RERS est la valorisation de chaque individu par la recherche de moyens lui permettant de transmettre et d'acquérir des savoirs, qu'ils soient intellectuels ou manuels. L'argent est exclu du circuit d'échange des savoirs, ce qui rend possible une authentique mise en relation interpersonnelle. Le temps aussi n'est pas compté : on peut commencer à apprendre avant d'enseigner, prendre le temps nécessaire pour arriver à l'indispensable réciprocité...
En quoi cette démarche s'inscrit-elle dans une démarche de formation ou d'autoformation ? En quoi questionne-t-elle l'organisation des formations ouverte et à distance ? En quoi les RERS sont-ils un puissant moyen de socialisation, d'insertion et de valorisation ? En quoi sont-ils des outils pour apprendre à vivre ensemble ? Comment peuvent-ils être à la fois lien social, citoyen et interculturel ? Comment les outils et les moyens mis en uvre par les RERS évoluent-ils face au développement des NTIC (nouvelles technologies de l'information et de la communication) ? Peut-on espérer pour l'avenir une interaction forte et un enrichissement mutuel des formations de proximité et des formations à distance ?
Rencontre-débat animée par :
- Mme Claire HEBER-SUFFRIN, MRERS, docteur en psychologie, membre du réseau d'Evry, auteur d'ouvrages pédagogiques.
Intervenants :
- Mme Yvette MOULIN, MRERS, présidente et responsable de formation
- M. Pascal CHATAGNON, MRERS, animateur bénévole du réseau d'Angoulême puis animateur salarié du réseau d'Evry (1500 personnes), membre du groupe de recherche CNED et RERS
- M. Jacques PERRIAULT, professeur en sciences de l'information et de la communication - Paris X Nanterre, ancien directeur du laboratoire du CNED à Poitiers.
Les intervenants se proposent de définir les réseaux d'échange en exposant des exemples concrets et expériences. M. CHATAGNON offre ses connaissances en mathématiques au RERS d'Evry à un jeune en 5ème, en échange il reçoit des leçons d'informatique.
Mme MOULIN est entrée dans le réseau d'Evry au moment où elle quittait son emploi, sans avoir idée de ce qu'elle pourrait bien offrir à l'Autre. Elle était demandeuse de cours de danse folklorique, où elle rencontre alors Janine, qui offre un soutien scolaire à des enfants du quartier, Agnès, qui offre des techniques de travail manuel, et Claire qui anime des ateliers d'écriture.
Mme HEBER-SUFFRIN est entrée dans le réseau en demande de savoirs en économie, en échange de quoi elle offre des cours de danse folklorique. Sa demande d'économie a intéressé une quinzaine de personnes, qui en ont fait également la demande. Deux offreurs se sont proposés. L'échange a alors pu commencer. Contre des cours d'économie, Solange a offert des cours d'espagnol à cinq personnes, parmi lesquelles Marie-Thérèse qui a appris à lire à un jeune africain de dix neuf ans. En échange, ce jeune homme a partagé avec des enfants et des adolescents sa méthode de fabrication d'instruments de musique africains à partir de matériaux de récupération. Deux de ces jeunes ont alors appris à patiner à des adultes dont l'un enseignait en échange les mathématiques et la physique à un élève de 3ème. Celui-ci offrait des connaissances sur son pays, l'Iran, à des adultes qui eux mêmes etc.
La pluralité des personnes est forcément liée à la pluralité des savoirs et des lieux, car on peut apprendre partout, dans la rue, chez soi. Plus qu'un système de formation, les réseaux permettent que soient enfin reconnus ceux que l'on ne reconnaît pas, que des gens qui veulent lutter contre l'exclusion en aient enfin la possibilité.
Finalement est-ce bien un système de formation : sans formateurs, sans consultants, sans "vrais" enseignants ? La démarche de réciprocité des RERS introduit bien une dynamique de formation, qui plus est en phase avec notre époque et ses évolutions. En effet, nous ignorons les savoirs dont nous auront besoin demain. Les enseignants ont du mal à savoir à quoi former exactement leurs élèves. Les informations fusent de partout, et il est si difficile de les intérioriser. Cette rapidité de la circulation et de la création des savoirs fait que de plus en plus de gens sont mis sur la touche. Cela constitue non seulement une atteinte à leur personne, à la démocratie, mais cela construit une conception de l'économie et de la formation complètement absurde : on se prive de richesses, de questionnements et d'espoirs. L'exclusion, l'illettrisme, le chômage, l'isolement et la délinquance, tout ce que la société nous offre en spectacle et tout ce qui nous questionne à son contact, ne trouvera pas de solution qui ne soit construite par tous ceux qui sont concernés. On a besoin d'un système dans lequel l'enrichissement personnel de tous nous concerne tous. Il est urgent et indispensable de connecter les savoirs à la solidarité, à la reconnaissance de l'autre et de tous. Si cela passe par tous et s'adresse à tous, alors cela pourra fonctionner. La démarche des RERS introduit en fait trois dimensions essentielles de la formation :
- celle de l'autoformation, premièrement. La pensée d'un individu qui entre dans le réseau suit un cheminement spécifique. Les RERS font découvrir à chacun qu'il est le mieux placé pour construire son système de formation. Il n'est pas seul dans cette entreprise, l'Autre et ses savoirs lui sont nécessaires, mais il se constitue lui-même comme étant le centre de son apprentissage. A travers un échange de savoirs, il génère une capacité d'autoformation. En effet, dans les réseaux d'échange des savoirs, explorer ses propres savoirs, structurer sa conscience de posséder des savoirs au contact de l'Autre, sont les conditions mêmes de l'apprentissage. Cela devient alors un plaisir essentiel.
Quand on sait ce qu'on peut offrir, et dans quelles limites, on doit ensuite se demander ce que l'on recherche, ce que l'on veut apprendre de l'autre. Les systèmes d'apprentissage institutionnels n'aident pas les individus à se constituer demandeur de savoirs : on leur donne des réponses à des questions qu'ils ne posent pas, tel est le problème majeure des institutions.
Le troisième temps de ce cheminement intérieur est d'inscrire son offre et sa demande dans un système organisationnel qui va lui donner des réponses. On prend du recul avec soi même à partir du moment où on se pose en détenteur de savoirs prêt à partager, à enseigner. Pour savoir comment enseigner, on puise dans ses propres expériences.
A travers la mise en relation, on a accès à l'Autre, on reconstruit et construit avec lui les modalités de l'apprentissage. L'individu se découvre une capacité à construire un système d'apprentissage, le système d'apprentissage dans lequel il peut exister pleinement. L'échange commence quand on a eu le temps, après avoir rencontré l'autre, de reconstruire en soi les démarches qu'on a envie d'adopter, en y incluant les démarches de l'autre. L'échange implique un réajustement permanent de la pédagogie.
Le réseau met enfin l'individu en contact avec les autres enseignants-apprenants : discuter avec eux des réussites, des échecs, de ce qui marche et de ce qui ne marche pas, c'est intégrer qu'il y a autant de façons d'apprendre et d'enseigner que d'individus, et qu'il faut donc perpétuellement se remettre en question. Au bout de ce cheminement, après toutes ces étapes, chacun s'est réapproprié une capacité à construire sa propre formation.
- Deuxième dimension : la formation réciproque. On a besoin de l'autre pour construire ce système là. La parité est la condition première. Parce que l'on est offreur et demandeur à la fois, tous les membres du réseau sont égaux et se sentent égaux. Au moment où quelqu'un vous enseigne quelque chose, vous êtes apprenant, mais il sait que vous êtes par ailleurs enseignant de ce que vous savez, et il sait qu'il est ailleurs " celui qui ne sait pas ". Il n'y a que dans la parité qu'une parole-entre-nous, c'est-à-dire un savoir, puisse redevenir une parole-à-l'intérieur-de-chacun : "Je peux me dire en moi même ce que vous me dites en m'apportant votre savoir, je peux alors reconstruire en moi ce savoir". De plus, en enseignant, on apprend de soi même et grâce à l'autre ; les questions de l'autre permettent à l'enseignant de voir ses limites, ce qui a été mal maîtrisé ou oublié. Enfin, en étant dans les deux rôles d'enseignant et d'apprenant, on apprend chacun des deux rôles, on les regarde différemment. Quand on est enseignant, on se projette dans l'apprenant, et vice versa. Il faudrait toujours occuper les deux places. L'enfant qui se met à enseigner ce qu'il sait comprend mieux pour lui même quelle attitude adopter pour mieux apprendre ce qu'il ne sait pas.
- Troisième dimension, enfin : l'écoformation. On se forme à travers le système que l'on forme. Quand on apprend, on prend également connaissance du système dans lequel on apprend. Dans un système éducatif fondé sur la compétition ou sur l'argent, on apprend à reproduire et à perpétuer une société compétitive et intéressée. Quand on est dans un système où aider l'autre, c'est prendre le risque de se faire passer devant, on apprend à exclure. Inversement, dans un système fondé sur la coopération, l'entraide est gage d'enrichissement, et tout le monde est gagnant. Si l'on apprend dans un système que l'on peut former soi-même, on apprend que les systèmes ne sont ni parfaits ni éternels, qu'on a le droit de les modifier, de les réajuster.
Cette démarche fonctionne aussi bien dans les maternelles, primaires, lycées, organismes de formation et universités, dans les villes et les campagnes, en France et ailleurs.
Pourquoi ?- conclut Mme HEBER-SUFFRIN- parce qu'elle crée du vivre-ensemble...
Le public s'interroge sur la gestion concrète d'un réseau, de ses milliers de membres.
On ne peut et on ne veut pas parler de contrôle du RERS, répond Mme HEBER-SUFFRIN. Il est plus agréable et constructif de considérer que chacun est au centre d'un réseau de savoirs. Les animateurs et organisateurs ont une bonne vision du RERS lors des réunions et des fêtes. M. CHATAGNON témoigne du contentement des animateurs du réseau quand ils apprennent que certains membres se mettent à échanger des savoirs entre eux sans plus passer par le réseau. C'est la réussite totale puisqu'ils se sont entièrement appropriés un système qui ne demandait qu'à être décentralisé... Le réseau est organisé par chacun de ses membres. Le bouche à oreille a jusqu'à présent assurer la vie et la progression du RERS. L'idée est que les membres soient de plus en plus nombreux à vouloir être acteurs du système et à créer ailleurs un nouveau réseau. Des formations à l'animation de réseau sont d'ailleurs proposées par le MRERS. Un partenariat avec des universités a été mis en place afin d'engager une réflexion sur les pratiques du RERS. A travers cette dynamique, les réseaux gagneront en auto-motricité, gage d'un avenir florissant.
Dans le public, on aimerait savoir si ce type de démarche serait applicable au sein d'une institution hospitalière.
A sa connaissance, répond Mme HEBER-SUFFRIN, aucune expérience n'a été menée dans ce sens à ce jour, mais le réseau d'échange des savoirs est un projet qui se construit en marchant. Pour l'incorporer au milieu hospitalier, il faudra réinventer le système, réajuster la démarche. Dans un autre milieu de réclusion, un camp de réfugiés ruandais, le réseau a très bien fonctionné : les gens avaient besoin de manger et de dormir en sécurité, mais aussi de donner un sens à ce séjour forcé. Les réfugiés de retour dans leur pays ou en s'installant, ont continué l'expérience. On trouve maintenant de nombreux RERS au Kenya et en Tanzanie etc.
Bref, quand on entre dans un réseau, on se retrouve dans une nouvelle culture, celle de l'inattendu, de l'aléatoire.
Mme MOULIN s'inquiète du profond bouleversement de la société induit par l'affirmation des NTIC et du sort réservé aux réseaux de relations personnelles.
Le RERS est comme un filet avec des trous, des nuds, des vides, des entrées, des sorties, des forces et des faiblesses. L'individu correspond dans ce schéma au nud. Pour exister , il doit avoir une conscience de soi assez marquée : ne pas se noyer dans les autres, être original, unique (ALTER), et en même temps être assez semblable à l'autre pour communiquer avec lui et avoir une histoire, une collectivité où s'inscrire (IDEM). Dans un monde dicté par les nouveaux moyens de communication et d'information, comment cela va-t-il se passer pour ceux qui n'ont pas une conscience assez poussée de ce qu'ils sont, de ce qu'ils savent et de ce que savent les autres ?
Pour se construire, on a besoin d'être rattaché à un proche qui nous accepte avec nos différences, mais on a aussi besoin d'être relié à des groupes de pairs (familiaux, identitaires etc.) qui protègent, aident à réfléchir, aident à progresser. Quand on aura reçu l'information par ces nouveaux réseaux de communication, où seront les groupes de pairs ? Comment saura-t-on qu'on partage une éthique et des valeurs communes, à qui osera-t-on dire ce que l'on aura compris ? Qu'en sera-t-il de ces petits groupes de pairs qui doivent exister dans la durée et survivre aux conflits, quand on sait qu'avec les NTIC il suffit d'arrêter la communication, de se débrancher ?
Quand on fait partie d'un RERS, on apprend petit à petit à se responsabiliser, grâce au regard de l'autre, à ses attentes, mais dans les nouveaux réseaux de communication, quelles responsabilités a-t-on, qu'en est-il des responsabilités mutuelles qu'il nous faut oser ? Comment nous constituerons-nous comme apprenants et enseignants au cur d'un système de connaissances réciproques ? Comment comprendra-t-on qu'on est plus fort, assez pour engager des actions à l'extérieur de notre sphère protégée ?
M. CHATAGNON détaille le quotidien dans un RERS. Lors d'un premier accueil, individuel ou groupé, les personnes tentent de formuler leurs savoirs. Elles viennent en effet plus souvent avec une demande qu'avec une offre car elles ont une faible opinion de leur propre valeur et n'ont pas l'impression d'être capables d'apporter quoi que ce soit à l'Autre. Un grand tableau d'affichage, où se trouvent toutes les offres, leur révèle des pans entiers de savoirs qu'elles n'avaient pas identifiés comme tels : henné, repassage, couture, danse du pays d'origine, patin à glace, diction etc. C'est le premier pas dans la prise de conscience qu'on a quelque chose à apporter aux autres, qu'on ne soupçonnait même pas.
Pour l'inscription, aucune carte de sécurité sociale, aucun papier ne sont demandés. Le message est clair : ce lieu est ouvert à tous, sans restriction.
Avant chaque échange, il y a mise en relation. Il s'agit de bien préciser sa demande et de négocier les méthodes d'apprentissage et d'enseignement qu'on compte appliquer. La réunion, chapeautée par des animateurs, permet également de mettre en place toute la logistique et le planning. L'animateur est le médiateur de cet échange, au cas où la communication entre les deux partis ne passerait pas.
Lors de réunions collectives, sur les cours de français par exemple, apprenants-enseignants et enseignants-apprenants échangent leurs expériences, reviennent sur leurs méthodes respectives. Cela prend beaucoup de temps mais s'avère une mise à distance essentielle pour les personnes qui se mésestimaient et ne se projetaient pas dans le rôle de professeur. Les fêtes sont fréquentes et offrent un cadre agréable de communication et d'échange.
La demande en formation aux NTIC, balbutiante il y a quatre ans, croît de façon exponentielle. Il semblerait que le moment d'apprivoisement et d'apprentissage est plus limité avec les NTIC. Les personnes sont enthousiastes comme des enfants de trois ans quand elles naviguent sur le cédérom de l'encyclopedia universalis...
M. PERIAULT évoque le contexte historique qui a vu la formation à distance se développer considérablement. Au lendemain de la seconde guerre mondiale, nombreux sont ceux qui se sont inscrits dans ce type de formation pour rattraper leur retard. Si le désir d'apprendre était fort, les abandons ont toujours été importants. Selon une étude mondiale, il résulterait du sentiment d'impuissance de l'individu à organiser son travail, de son angoisse d'être seul, et de l'impossibilité de trouver un lieu où étudier tranquillement.
L'engouement pour les NTIC est selon M. PERIAULT typiquement un effet de mode qui s'use vite chez ceux qui ont satisfait leur curiosité initiale. Il semblerait en effet que l'on reste intéressé tant que les règles de fonctionnement n'ont pas toutes été découvertes, un peu comme pour les jeux vidéo. Quand on est encore dans la phase de découverte, on teste les fonctions et notre intellect construit une sorte de théorie locale de la machine qui le stimule. C'est essentiellement le travail d'induction auquel il se livre qui fascine le nouvel utilisateur. Utiliser les NTIC requiert de savoir exprimer clairement un message et donc d'avoir construit son identité. On se heurte à un problème de langage quand on entre dans le champ des NTIC : il faudrait se réunir pour apprendre à parler de nos outils technologiques, sinon comment savoir exactement ce que l'on est en train de faire ? L'acteur collectif est souvent négligé par rapport aux NTIC. C'est une grande erreur, car les NTIC sont complexes, on ne maîtrise qu'une part infime du champ et cette situation est très angoissante. L'acteur collectif est vital pour maîtriser cette anxiété. M. PERIAULT avance alors l'idée qu'une fécondation mutuelle entre le RERS et les NTIC serait bénéfique. Le MRERS aiderait à savoir comment construire cet acteur collectif et participerait à la construction de nouveaux savoirs. Il ne faut plus avoir peur d'une entité technologique monstrueuse mais regarder les NTIC dans leur dimension humaine et collective.
Encore faut-il que tout le monde ait la possibilité de les maîtriser, conclut Mme HEBER-SUFFRIN, car c'est à cette seule condition que s'installera un débat véritablement démocratique....
Bibliographie indicative :
Les savoirs, la réciprocité et le citoyen, Claire Héber-Suffrin, Desclée de Brouwer, Paris, 1998
La communication du savoir à distance, Jacques Perriault, L'Harmattan, Paris, 1996
Echanger les savoirs, Claire et Marc Héber-Suffrin, Desclée de Brouwer, Paris, 1992
Le cercle des savoirs reconnus, Claire et Marc Héber-Suffrin, Desclée de Brouwer, Paris, 1993
Rédaction : Juliette FOUILLAND - FFFOD