Conférence-débat du 12 mars 1998
LES NOUVELLES TECHNOLOGIES DE LINFORMATION : DESTRUCTION ET CREATION DEMPLOIS
Animée par Nathalie Le Breton Journaliste à la Cinquième.
Intervenants :
Résumé de la conférence
En 2005, on nous dit que 40% des emplois dans nos sociétés seront liés au traitement de linformation et du savoir. La priorité des entreprises ne serait plus la production mais lexploitation et lenrichissement de linformation. Patrick Arthus, enseignant à Dauphine, précise que depuis 1992, 300 000 emplois ont été créés aux Etats-Unis dans le secteur de linformatique. Mais quen est-il des autres secteurs ? Les technologies de linformation et de la communication (TIC) seront-elles à lorigine de nouveaux métiers ? Naccélèrent-elles pas plutôt la diminution du volume de travail nécessaire ?
Nathalie Le Breton
Les nouvelles technologies de linformation et de la communication sont entrées dans notre vie. Cest un phénomène dorénavant incontournable et nous allons devoir de toute façon nous adapter.
Anne De Beer
Effectivement, chacun peut le constater, les nouvelles technologies qui regroupent à la fois linformatique, lélectronique, les télécommunications et laudiovisuel, irriguent toute notre vie en société. Pour sen convaincre, il suffit dimaginer la situation si une panne généralisée de tous les microprocesseurs se produisait. Toute lactivité socio-économique sarrêterait : plus de téléphone, ni de tri de courrier, les opérations bancaires et les chaînes de production seraient stoppées, les transports seraient désorganisés et tous les outils dont nous nous servons quotidiennement, la voiture, le fax et même la machine à laver seraient en panne.
Il faut donc bien comprendre que notre société est complètement assujettie aux nouvelles technologies. Cette société de linformation ne permet plus de classer léconomie comme nous lavons fait jusqualors en secteur primaire, secondaire et tertiaire puisque linformation se retrouve en chacun deux. Il ny a plus de matière première seule. Un élevage de vaches laitières nécessite maintenant un pilotage informatique, le lait en lui-même est donc un produit qui contient déjà de linformation. Dans le prix du beurre, 25% seulement correspondent à la matière première, le reste renvoie au marketing, à la publicité, aux opérations bancaires, à la recherche et au développement.
Nathalie Le Breton
Face aux technologies actuelles, lattention se focalise sur la question de lemploi parce quà travers le chômage nous en ressentons directement aujourdhui les effets. Mais nest-ce pas là un problème de décalage dans le temps ? Les destructions demplois ne sont-elles pas toujours plus rapides que les créations qui demandent de linnovation ?
Anne De Beer
Les transformations induites par les TIC se déploient en plusieurs étapes : on assiste dabord à une modification du contenu et de lorganisation du travail, puis à un déplacement dune partie des emplois touchés par les gains de productivité vers dautres activités ou métiers en développement. Il faut imaginer la création de nouveaux champs dactivités tout entier et bien sûr ces changements prennent du temps. Le développement de lindustrie des logiciels a commencé en 1979, elle est aujourdhui en pleine expansion mais nous voyons bien quil aura fallu plus de vingt ans pour consolider ce type dentreprises. Il sagit donc daborder la question des nouvelles technologies et de lemploi non pas de manière quantitative mais qualitative, autrement dit en terme dévolution des métiers existants vers de nouvelles activités.
Une étude, portant sur limpact des nouvelles technologies sur lemploi, réalisée dans le cadre du programme communautaire FAST au début des années 90 montre dune part que les effets négatifs sur lemploi étaient très inférieurs aux prévisions mais surtout que les entreprises qui nont pas procédé à une modernisation ont soit perdu beaucoup demplois soit complètement disparu.
Michel Catinat
Lavènement de la société de linformation est une révolution totale. Aussi nous devons faire de vrais efforts dadaptation et avoir la volonté de saisir les opportunités. Linnovation technologique est le moteur de nos sociétés industrialisées depuis des siècles. Facteur de productivité, elle dynamise la croissance et les créations demploi. Les craintes exprimées quant à la destruction de lemploi proviennent dune approche statique et comptable du problème. A chaque fois que lon voit une destruction demplois, on dit : " Voilà il y a eu un gain de productivité, toutes choses égales par ailleurs, ce gain de productivité détruit des emplois.". Or la société et léconomie sont des entités dynamiques et sil y a gain de productivité, il y a mise en place dun ensemble de processus qui vont finalement conduire à la création demplois, plus tard.
Certains disent que la révolution actuelle est différente des précédentes en ce quelle affecte lensemble des secteurs de léconomie. Dans le cas de la Révolution Industrielle, les destructions demplois dans lagriculture étaient compensées par le développement de lindustrie puis plus récemment par celui des services. Ici on sait que ces gains de productivité vont affecter lensemble des secteurs. On peut donc se demander vers quel secteur se fera le déversement demplois.
Si on n'identifie pas encore le secteur qui permettra de redéployer lemploi cest quen fait les créations se feront partout puisque lensemble de léconomie est touché par les nouvelles technologies. Nous pouvons déjà constater certains changements : dans laudiovisuel, la production dimages virtuelles est de plus en plus importante, dans les assurances on voit émerger un nouveau profil, celui de téléacteur, les centres dappel se multiplient, le métier de garagiste a lui aussi changé du fait dune électronique automobile beaucoup plus sophistiquée, de même le métier de secrétaire est en complète transformation. Ces métiers qui évoluent exigent de nouvelles compétences, ils deviennent en cela de nouveaux métiers. En se développant, ils font émerger de nouveaux secteurs dactivités où il y a création demploi.
On a très mal posé le problème dans cette relation entre les technologies de linformation et lemploi. On sest totalement focalisé sur le problème quantitatif de lemploi : est-ce que lon va créer de lemploi et combien ? Ceci est le fait dune situation de chômage. Aux Etats-Unis on ne se pose pas ce type de question parce quon est dans une économie où le niveau de chômage est redevenu très faible. Il faut davantage aborder ces transformations dun point de vue qualitatif et se poser la question de ladaptation nécessaire, des individus et des entreprises, afin quémergent de nouvelles activités et de nouveaux métiers. Pour cela, il faut commencer par comprendre linfluence des nouvelles technologies sur lorganisation productive de lentreprise.
Face à un monde où les mutations industrielles sont de plus en plus rapides, les entreprises sont obligées de mettre en place des formes dorganisation extrêmement flexibles. Elles doivent être en mesure de réagir de plus en plus vite aux signaux du marché et de la concurrence, les TIC étant à la fois loutil qui le permet et lune des causes de laccélération de lactivité économique.
Dans le passé, un bon prix ou en tous cas un prix plus faible que la concurrence était un élément décisif pour être compétitif. Aujourdhui, il faut également être le premier à proposer un produit sur le marché, il faut offrir des produits de qualité et des produits personnalisés. Le marché devenant beaucoup plus exigeant, lentreprise est obligée de sorganiser de façon complètement différente. Fortement hiérarchisée par le passé, elle doit aujourdhui donner du pouvoir à ses unités décentralisées. On ne doit plus partir du haut mais du marché.
On aboutit donc à une organisation avec un centre de contrôle et de coordination et une mise en réseau des différentes unités commerciales en prise directe avec le client. Il faut évidemment que tout ceci soit coordonné au travers déchange dinformations. Cest là quinterviennent les technologies de linformation et de la communication. Une unité décentralisée et positionnée localement sur un marché spécifique va demander à un ingénieur-concepteur sil peut effectivement répondre à cette demande ; celui-ci va questionner le service financier quant à la pertinence du prix quil propose et transmettre, si la réponse est positive, le nouveau modèle à lunité de fabrication, etc. On voit bien que lentreprise devient une sorte denceinte où linformation circule de façon extrêmement complexe.
Le support des technologies de linformation et de la communication devient fondamental. Une entreprise qui ne saurait pas les utiliser comme support à sa stratégie et à son organisation ne peut pas être compétitive.
Nathalie Le Breton
Ce constat signifie-t-il que les salariés de ces entreprises vont devoir sadapter ?
Michel Catinat
Effectivement puisque la nature du travail va changer. Auparavant, lorganisation de la production supposait des spécialisations fonctionnelles, aujourdhui, elle exige de savoir travailler en équipe sur des projets et de pouvoir être flexible par rapport à la nature du projet. Tout ce qui est codifiable et répétitif sera automatisé. On va demander à lhomme le plus qui permet de rendre la machine intelligente : des capacités de réactivité, de décision et danticipation, des facultés danalyse, déductives et plus abstraites.
La situation devient en cela paradoxale : on sera de plus en plus exigeant vis à vis du salarié sans pouvoir toutefois lui assurer un travail à vie du fait des impératifs dadaptation que connaissent les entreprises. Cest là le problème grave posé par la société de linformation, plus que celui de la création demplois.
De plus, les nouvelles qualifications exigées ne sont pas celles que lon enseigne à lécole. Il se pose là une question de responsabilité des pouvoirs publics. Il faudrait pouvoir enseigner non seulement un socle commun de savoirs indispensables mais également le maniement des nouvelles technologies. Et la maîtrise de ces outils devrait être une faculté acquise afin que face à lemployeur le jeune diplômé soit opérationnel et puisse répondre aux exigences du marché. Face aux modifications du travail, nous devons initier une refonte fondamentale de notre pédagogie.
Lexemple des Etats-Unis est intéressant à cet égard. A un certain niveau détudes, le système éducatif na plus pour objectif de transmettre des contenus mais denseigner la distance par rapport à linformation, dapprendre largumentation, dexercer au débat contradictoire, à lécoute et à la formulation finale de ses propres conclusions. Jamais le professeur ne conclue, il signifie ainsi quil ny a pas de vérité totale mais une pluralité de solutions possibles aux problèmes. Aujourdhui en France, il existe bien une prise de conscience de la nécessité de transformer notre système éducatif mais évidemment les réformes de fond prennent du temps.
Documentaire - Monsieur Alain DIribarne - chercheur au CNRS - LEST.
La question posée est en réalité un faux problème. Les technologies créent des emplois à certains endroits et en détruisent à dautres. Dun côté les innovations technologiques sont potentiellement créatrices dactivités industrielles et de services nouveaux (aux Etats-Unis, 30% des emplois nouveaux sont liés à des activités high-tech ), de lautre côté, les technologies servent à améliorer lefficience productive et à augmenter la productivité du travail. La seule question qui est intéressante est la suivante : "à un endroit donné dans une économie donnée, comment fait-on la balance entre créations dans lactivité nouvelle et gains de productivité liés à lappareil productif dont on dispose ? ". Dans la tradition française on cherche à faire des gains de productivité du travail beaucoup plus quà gagner de nouveaux clients. Cest une tradition qui nous pose problème et on en voit les conséquences en termes demploi. Le citoyen peut considérer quil est de la responsabilité des politiques de faire en sorte que le territoire national soit créateur de richesses et dactivités nouvelles. Mais ceci suppose toute une mobilité conceptuelle et pratique vis-à-vis de lorganisation du travail, vis-à-vis de la législation et du fonctionnement du corps social. Le grand déficit que nous connaissons pour le moment est non pas un déficit dinnovations technologiques mais un déficit dinnovations sociales.
Nathalie Le Breton
En plus de ces nouvelles exigences dinnovation sociale et déducation, ne doit-on pas aussi porter notre attention sur la dynamique de création dentreprises ?
Michel Catinat
La création demande une volonté et une capacité dinnovation mais elle exige également un environnement propice. Le chômage en Europe est principalement du au fait que lon ne permet pas aux créateurs dentreprises de développer facilement de nouvelles activités. Pourtant, il est possible aujourdhui de monter nimporte où une petite entreprise de logiciels de sécurisation dinformations par exemple. Grâce aux réseaux électroniques, le produit peut être mis rapidement sur un marché gigantesque.
Un des gros problèmes en Europe, cest que nous navons pas une tradition de capital-risque comme aux Etats-Unis. Le système bancaire noffre pas ce capital-risque et ce nest dailleurs peut-être pas au système bancaire à le faire mais aux entreprises. Aux Etats-Unis, si des grandes entreprises voient quil y a quelque part des ingénieurs qui ont une bonne idée, elles vont leur donner de quoi développer leur produit, les citoyens eux-mêmes investissent dans le capital-risque. Il faut donc créer en Europe un environnement financier qui soit porteur et un environnement législatif qui soit favorable à la création dactivités nouvelles et dentreprises.
Résumé du débat avec le public :
Question
Si lon ne peut quantifier les créations demplois, est-on cependant en mesure de définir les nouveaux
métiers dessinés par les TIC ? A ce sujet, on évoque beaucoup les téléservices mais ce sont de simples adaptations de métiers existant. A quoi pourront ressembler ces nouveaux métiers ?
Michel Catinat
90% des futurs métiers sont des métiers que lon ne connaît pas encore. Il est difficile de les décrire car ils proviennent de la modification danciens métiers. Il est possible cependant den citer quelques uns. Avec le développement dInternet, les entreprises ouvrant un site auront besoin dêtre identifiées facilement pour capter des clients, aussi elles auront de plus en plus recours à des spécialistes capables de leur créer des pages attractives. Ainsi voit-on apparaître le métier de webmaster.
Si lon prend lexemple du Minitel, on constate que 5 000 emplois ont été créés pour mettre en place le système et 25 000 autres pour faire vivre le réseau. Le phénomène sera le même pour Internet, la complexité génère de lemploi car elle nécessite une multitude dintermédiaires pour la gérer. Le secteur des services dintermédiation représente donc un fort gisement demplois.
Prenons un autre exemple : le téléshopping. Pour mettre en relation le client et lentreprise et concrétiser la vente, trois types de procédures seront nécessaires qui représentent autant de secteurs en développement :
Commentaire
Certes, aujourdhui, le travail est facilité et donc son volume diminue mais en parallèle puisque les TIC sont devenues incontournables, de nouveaux besoins apparaissent notamment dans le domaine de la formation ou pour tout ce qui concerne la maîtrise de ces technologies. Les métiers de la formation sont donc des métiers davenir.
Michel Catinat
Effectivement, la formation continue devient essentielle. Le problème est le suivant. Actuellement le solde des flux dentrants et de sortants sur le marché représente 2%. Ces 2% sont constitués par des jeunes travailleurs remplaçant les départs à la retraite. Ils permettent normalement de répondre aux besoins des entreprises en terme de nouvelles qualifications. Mais compte tenu de la rapidité dévolution des technologies, ces besoins sont passés de 2 à 10%. Par conséquent, il existe un déficit de formation de 8% qui doit être comblé par ceux qui sont déjà présents sur le marché du travail. Un véritable effort de formation continue doit donc être réalisé.
Nathalie Le Breton
Si la formation devient nécessaire tout au long de notre vie professionnelle, comment la financer. Pourra-t-on reconnaître ce temps de formation comme un temps de travail ?
Michel Catinat
Des études réalisées par lOCDE ont montré que la formation nest efficace que si elle est orientée vers un métier clairement identifié au départ. Il est vrai que la motivation est forte quand la formation tend vers lacquisition de qualifications définies et que les perspectives dusage sont claires. Parallèlement, lemploi à vie nexistera plus, aussi les entreprises seront de plus en plus réticentes à investir pour des salariés quelles ne garderont peut-être pas. Larticulation entre emploi et formation devient par conséquent plus difficile.
A nouveau, la solution passe par une réorganisation du système, il sagit de trouver dautres modalités de financement. En Angleterre, il existe une sorte de partenariat entre les entreprises locales et les autorités publiques qui prennent en charge une partie de la formation. Chacun y trouve son compte, lentreprise, sa main-duvre qualifiée et les politiques qui peuvent espérer un niveau demploi maintenu. Mais la solution serait que la formation fasse partie de lemploi. Ainsi, la vie professionnelle serait un cycle dadaptation régulière aux évolutions de son métier, élargissant les besoins de formation qui ne devraient plus être liés seulement à une période de chômage.
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