Rencontre-débat du 11 mars 1999

Les formations d'ingénieurs à distance

 

Rencontre-débat animée par :

- M. Guy COMBET JOLY, chargé de mission auprès de la Direction Nationale des Formations ingénieurs du CESI

Intervenants :

- M. Jean-Claude DAMIEN, ENIC de Villeneuve d'Ascq - Département d'ingénierie pédagogique innovante

- Mme Véronique MISERY, ENIC de Villeneuve d'Ascq - Département d'ingénierie pédagogique innovante

- Mme Isabelle CARADOT, CEFIPA (Centre de Formations d'Ingénieurs par l'Apprentissage du CESI)

- M. Jean-Luc MOREAU, CESI Paris Ile-de-France

et en visioconférence avec l’Institut VIDEOSCOPE de l’Université de Nancy II

La formation en ligne établit un véritable partenariat entre l'entreprise et l'ingénieur en formation. Les savoirs, plus accessibles, sont rapidement investis et disséminés dans l'entreprise. Mais peut-on transmettre à distance des compétences interpersonnelles et toutes les subtilités du management ? D'où viendra l'impulsion qui mène à la prise d'initiative personnelle ?

Pour alimenter le débat ont été invitées deux institutions : l'ENIC, Ecole Nouvelle d'Ingénieurs en Communication, fondée en 1990, qui a ouvert quatre années plus tard une formation professionnelle à distance et diplômante, et le CEFIPA, Centre de Formations d'Ingénieurs par l'Apprentissage du CESI.

Le CESI, expose Mme CARADOT, assure la formation d'ingénieurs par la voie de la formation continue depuis 1958. Il travaille avec les services publics pour la mise en place de formations des cadres demandeurs d'emploi et intervient dans tout ce qui est middle-managment, formations d'encadrement, passages-cadres etc. Son chiffre d'affaires, 315 millions de francs, et ses effectifs, 400 permanents et 3000 intervenants, donnent une idée de son importance au niveau national. Chaque année, près de 500 ingénieurs sont formés par la voie de la formation continue ou de l'apprentissage, et bientôt par celle de la formation ouverte. En 1990, à l'ouverture de l'apprentissage au niveau supérieur, le CEFIPA a été créé pour proposer des formations d’ingénieurs par l'apprentissage. Les modules de formation proposés font partie d'un tronc commun ou d'un complément individualisé (pour 20% du temps de formation). Actuellement, 300 ingénieurs répartis sur 3 promotions suivent ou ont suivi cette formation. Le recrutement se fait à BAC+2, tous types de BTS ou DUT pourvu qu'ils soient scientifiques ou techniques.

Dès la création du CEFIPA, il était question de formation individualisée. Les apprentis mettent eux-mêmes en place un cahier des charges de modules de formation spécifiques à leur parcours professionnel. En 1996, Mme CARADOT a mené une étude d'opportunité pour créer un centre de ressources interactif qui permette une augmentation des effectifs. La promotion d'alors allait passer de 50 à 80 apprenants : l'individualisation de la formation ne pouvait donc plus se gérer de façon "artisanale" ce qui la remettait en question. Le centre de ressources donnait aux apprenants un lieu de regroupement, d'encadrement et de suivi. Le centre a ensuite été instrumenté de parcours individuels de formation liés au projet personnel de chaque apprenti. En première année, on réunit les apprenants pour les informer des possibilités et limites du dispositif. On leur demande "En fonction du volume horaire disponible, et au vu de votre projet professionnel, quels sont vos besoins spécifiques ?". En deuxième année, toujours à l'écoute, les formateurs rédigent uniquement le cahier des charges. Et en troisième année, on donne aux apprentis ingénieurs les clefs, les budgets, les plannings, les adresses des intervenants : ils créent eux-mêmes leurs modules, gèrent les inscriptions et les évaluations. Ils s'appuient sur les cahiers des charges des années précédentes et autres promotions pour éviter de refaire les mêmes erreurs et exploiter les découvertes heureuses.

Le centre de ressources a favorablement évolué, passant de 40 à 100m², et de cinq postes à plus de vingt. Il reste à perfectionner la formalisation des parcours individuels de formation. Un travail de modularisation de l'ensemble des enseignements est en cours. L'amplitude du recrutement des stagiaires (BAC+2 scientifiques ou techniques) implique des connaissances non homogènes à l'entrée en maths, thermo, électronique, mesures physiques etc. L'objectif est de proposer un parcours individualisé dès l'entrée, notamment pour les maths et la thermo. Sont disponibles des cédéroms d'autoformation en informatique et langues et depuis peu en sciences. Il est donc question de transmettre aux apprentis tout ce pan de connaissances sous forme de parcours individualisés, accessibles depuis leur poste de travail en entreprise.

Cela nécessite la définition des objectifs et du niveau de connaissance à atteindre, un test de positionnement individuel, la définition d'un parcours de formation et la mise en place de mesures d'évaluation en fin de parcours. Un campus a été mis en ligne sur Intranet, ainsi qu'un certain nombre de cours (de bureautique ou de sciences, en anglais comme en français). Une telle formation ouverte intéresserait environ 60 % des salariés et entreprises. L'étude de faisabilité s'achève actuellement.

Dans l'assistance, on s'interroge sur les modalités de paiement de cette formation et sur le rythme de l'alternance durant ces trois années.

Les apprentis sont payés par l'entreprise qui les accueille, ils n'assument pas les frais d'inscription ou les frais pédagogiques de cette formation diplômante de niveau BAC +5. La première année, l'alternance est de 5 semaines/5 semaines, elle passe à 2 mois/2 mois en deuxième année puis à 3 mois/3 mois en troisième année.

M. DAMIEN représente l'ENIC, Ecole Nouvelle d'Ingénierie en Communication, fondée en 1990 à Villeneuve d'Ascq, près de Lille. Née d'un partenariat original entre l'Université des sciences et techniques de Lille et des entreprises comme France Télécom, l'ENIC propose un parcours de formation diplômante en présentiel à un public en formation initiale (recruté à la sortie du bac pour environ 15 mois) ou en formation continue (parcours de 15 à 24 mois selon les modalités pédagogiques). Depuis 1994, ce même programme a été mis à distance en réponse à une forte demande émanant de salariés d'entreprises qui ne pouvaient s'absenter longtemps de leur poste de travail sans être définitivement remplacés. Ce programme est nommé TUTTELVISIO, contraction de "formation tutorée par télécommunication et visiophonie". Formation continue, Tuttelvisio concerne les salariés de plus de quatre ans d'expérience et occupe trois années à temps partiel sans que l'activité professionnelle en soit trop diminuée ou perturbée. A partir du quatrième semestre sont inclues des semaines en présentiel et à plein temps, au cours desquelles les stagiaires apprennent à se servir de matériel très coûteux installés à l'ENIC. Les sites de regroupement sont Agen, Evry, Lyon, Nancy, Rennes et Villeneuve d'Ascq. Les semaines en présentiel sont également essentielles pour créer un sentiment d'appartenance au corps des ingénieurs. Cette resocialisation fait partie intégrante de la formation. Au bout de trois années, le technicien recruté devient en effet ingénieur, il ne dépend plus du même corps de métier et ses relations avec les autres vont s'en trouver bouleversées. En troisième année, le stagiaire mène deux projets, un projet de développement en environnement-recherche, et un projet-action d'insertion dans sa nouvelle fonction d'ingénieur. Les modules thématiques, quand ils sont traités à distance, demandent environ trois semaines de travail et s’achèvent sur une séquence de vérification des nouveaux acquis. La formation comprend au total 42 modules dont douze en présentiel (sur une semaine). Cinq modules sont consacrés au rafraîchissement des connaissances, trois aux signaux et à la communication, trois aux réseaux, trois à l'informatique, trois à l'électronique, quatre à l'économie des télécoms et à la gestion d'entreprise, six aux langues et à la communication professionnelle, six à l'option EGH de spécialisation, et neuf à l'option ST de spécialisation. L'ENIC fait parvenir à l'apprenant une mallette pédagogique contenant des cassettes vidéo, des disquettes de simulation ou de QCM et des documents écrits nécessaires à l'autoapprentissage. Quand Tuttelvisio n'était encore qu'un projet, le postulat de départ était déjà qu'un salarié ne peut consacrer plus de deux heures par jours et cinq jours par semaine à son autoformation. Le temps de travail journalier a été découpé en plusieurs séquences : une demi-heure sur support vidéo, une heure d'expérimentation et d'application sur livret ou disquette, le reste est consacré aux interrogations, au suivi (courriers électroniques ou discussions téléphoniques) ou aux réunions virtuelles. Le tuteur qui est attribué à l'apprenant connaît très précisément le contenu du module qu'il supervise. Il a souvent mis lui-même au point les cassettes et les documents de la mallette pédagogique. Chaque tuteur gère un groupe virtuel de six à dix personnes. Contrairement aux idées reçues, l'identification de l'apprenti au groupe "virtuel" est forte et assez rapide. A condition que le suivi pédagogique et un système de hot-line existent, conclut M. DAMIEN, l'enseignement à distance est aussi performant que le présentiel.

Mme CARADOT souligne que le projet de formation ouverte du CEFIPA s'appuie en grande partie sur la reconnaissance des acquis professionnels. A partir de profils, on identifie ses propres manques qui sont comblés dans un parcours parfaitement individualisé. Il est important que la date d'entrée en formation soit libre et que la date de sortie soit uniquement déterminée par l'achèvement du parcours. L'apprenant ne suit en outre que les modules le concernant. La durée de la formation dépend donc de l'étendue des lacunes de départ, de l'ampleur du projet individuel et de la disponibilité de l'apprenant. On considère cependant que 500 heures de formation représentent le temps minimum d'intégration de l'individu à sa nouvelle fonction d'ingénieur. Treize compétences ont été distinguées, à partir desquelles environ quarante modules sont mis en place d'une quarantaine d'heures chacun. Le technicien supérieur qui aurait besoin de l'ensemble de ces modules de formation se verrait fortement conseillé la formation initiale.

Le CEFIPA est attaché au principe du regroupement de départ : il génère une émulation collective, le sentiment d'appartenance à un groupe. On a contourné la difficulté apparente de concilier le regroupement de départ et l'entrée libre en formation en optant pour le regroupement au début de chaque module. La notion de promotion traditionnelle, c'est-à-dire sur l'ensemble de la formation, n'existe donc plus dans ce dispositif. Les liens entre stagiaires n'en sont pas moins intenses ; les regroupements leur permettent de continuer à travailler ensemble, et les messageries à ne pas perdre le contact.

M. DAMIEN présente TQM, "Total Quality Managment", une formation diplômante de l'ENIC dont la première session s'étendait de mars à fin septembre 1998. La troisième est en cours actuellement. TQM n'est pas une formation d'ingénieurs, mais l'expérience est pertinente car elle illustre bien le thème de ce débat, les objectifs, stratégies et ingrédients étant les mêmes. L'entreprise qui a demandé à l'ENIC de créer une telle formation, en 1997, insistait sur la mobilisation d'une pédagogie innovante et d'outils de formation variés. Elle exprimait également le souhait que la formation n'occupe pas plus de neuf heures par semaine (donc environ 200 heures réparties sur six mois). Des personnalités avaient été repérées au sein de l'entreprise, dont les dirigeants voulaient faire des "graines de révolution". L'idée était de les former rapidement de manière à ce qu'ils puissent changer le management de façon radicale dans l'entreprise... Pédagogiquement, le contenu de la formation porte davantage sur le comportemental et l'organisationnel. Très précisément, 32 % de la formation est consacré au management, 20 % à la mesure de la qualité, 19 % à la gestion de l'information et à la capitalisation de l'expérience, 15 % à l'accroissement de la confiance en soi et envers les autres, et 8 % à "apprendre par l'équipe". On enseigne avant tout à changer ses habitudes, ce qui semble simple mais ne l'est certes pas. La formation se fait pour moitié à distance à raison de 9 heures par semaine, et en présentiel, à raison de deux journées entières à Paris chaque mois. Une mallette pédagogique similaire à celle précédemment évoquée contient tous les ingrédients et supports nécessaires à l'autoformation assistée.

L'assistance souhaite obtenir des informations sur le vécu des stagiaires durant cette formation.

M. DAMIEN constate l'importance cruciale de l'accompagnement logistique et pédagogique. Le succès de la formation repose en partie sur la personne ressource qui capitalise les informations et le planning logistique, et répond aux interrogations concrètes du stagiaire. Un programme sophistiqué pourra échouer si l'on a omis d'attribuer un poste de secrétaire pédagogique, si disproportionné que cela paraisse. Les résultats prouvent pour le moment que ce dispositif n'inhibe pas le potentiel des apprenants. Le taux de réussite a même tendance à être légèrement supérieur. La qualité du dialogue entre apprenants, tuteurs et secrétaires pédagogiques y est pour beaucoup.

Mme MISERY évoque la nécessaire période d'adaptation, pendant laquelle l'apprenant prend la mesure de l'effort à accomplir et de la nécessaire réorganisation de sa vie. Elle s'étale sur six à neuf semaines selon les individus, et permet de se trouver de nouveaux repères. La secrétaire joue effectivement un rôle déterminant, elle évite bien des abandons rien que par sa présence, réconfortante, et par le haut niveau de relation qu'elle a su instaurer avec les apprenants.

M. MOREAU a conçu un système pour combler les lacunes psychologiques de ce type de dispositif. Il souligne que l'apprenant ne vient généralement pas trouver une alternative pédagogique mais pratique. Il n'avait pas la possibilité de suivre concrètement une formation en présentiel. Ceci dit, il ne faut pas le laisser seul face à son écran. Personne ne résisterait à un tel traitement, même le plus motivé.

Pour M. DAMIEN, les atouts de la formation des ingénieurs à distance sont multiples. Outre la souplesse de l'offre de formation, sa proximité, et la réduction des coûts (même dans un environnement technologique de haut niveau), il faut souligner combien efficace est l'alternance active : le laps de temps entre le moment où les matières à réflexion sont proposées et celui où elles sont acquises dans l'entreprise au quotidien est considérablement raccourci. La maturation est bien plus rapide et l'entreprise est forcément gagnante. L'économie réalisée est substantielle : l'entreprise n'a plus à payer le remplaçant en sus de celui qui est parti en formation et en sus du prix de la formation. Il est essentiel que les entreprises préfèrent dorénavant aux formations-système, trop rigides, les formations ouvertes. Sans quoi, le secteur de la formation va leur échapper. Il est urgent que la formation se rapproche de ceux qui veulent se former.

Les difficultés et les contraintes existent bien évidemment.

- La nature et le volume des investissements sont une charge importante, quel que soit le parti pris : si on a choisi une logistique lourde comme les visiocentres, les collectivités sont seules capables d'en assumer la charge et renâclent ; si au contraire, l'organisme a opté pour une logistique plus légère, c'est alors au tour des stagiaires en formation de grimacer puisqu'ils devront s'équiper entièrement à leurs frais.

- La rentabilité pluriannuelle des sites fait prendre des risques importants à l'organisme de formation. En effet, quelque soit le volume de stagiaires entrants, le site est ouvert pour trois ans.

- Enfin, l'ENIC porte bien souvent aux yeux des stagiaires l'entière responsabilité de tout dysfonctionnement, même quand seul l'opérateur national est en faute. Un visiocentre rencontre de nombreux problèmes techniques, son fonctionnement n'est jamais tout à fait harmonieux, et c'est la qualité de l'enseignement qui sera systématiquement mise en cause...

M. MOREAU souhaite quant à lui insister sur la complémentarité des ingénieries de formation, qu'elles soient traditionnelles ou à la pointe de la technologie. Les ressources humaines d'encadrement resteront centrales, quel que soit le support de la formation. La pédagogie étant de toute manière centrée sur l'apprenant, il faudrait récupérer les modalités pédagogiques existantes quand elles sont performantes et pertinentes, quand elles répondent aux attentes de l'apprenant. Sans compter qu'apprendre sur un écran implique une mutation radicale de la culture d'apprentissage de l'individu.

Même si les publics en formation d’ingénieurs sont plus disposés à l’autonomie dans l’apprentissage, un suivi et soutien pédagogique est indispensable.

Rédaction : Juliette FOUILLAND - FFFOD

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