Conférence du 11 février 1998

LE TRAVAILLEUR DU XXIème SIECLE

Animée par Madame Nathalie Le Breton – Journaliste à la Cinquième.

Intervenants :


Résumé de la conférence

Nathalie Le Breton

Nous pouvons constater aujourd’hui que le développement des technologies de l’information et de la communication (TIC) bouleverse les entreprises dans leur organisation et leur fonctionnement. Toutes les catégories socioprofessionnelles seront-elles concernées par ces changements ? Peut-on mesurer le travail avec les mêmes instruments qu’avant et ne doit-on pas réviser ce que l’on entend par le mot même de travail ?

Gabriel Fragnière

Il est clair que la notion de travail est en voie de modification. Les valeurs qui lui sont attachées ont connu sept étapes dans leur évolution.

Nous devons donc nous demander aujourd’hui quelles valeurs déterminent notre relation au travail et quelles seront celles qui la caractériseront au siècle prochain.

Guy Roustang

Face à ces changements, le débat actuel se focalise sur la question de la création et de la destruction d'emplois. Certes avec les révolutions technologiques successives, on assiste dans différents secteurs de l’économie à une destruction d’emplois due à des gains de productivité plus rapides que l’augmentation des débouchés. Cela a été particulièrement vrai pour l’agriculture et l’industrie des années 70. Au contraire, le secteur des services a connu une très forte croissance qui a permis et permet encore de créer de nombreux emplois. Plus des 2/3 de la population travaillent maintenant dans le tertiaire.

Mais la notion de service est vaste. Dans ce secteur, il convient de distinguer les services standardisables des services relationnels. Pour les premiers, qui concernent principalement le traitement de documents effectué dans les secteurs de la banque, de l’assurance et de l’administration, le développement des TIC a déjà et aura encore dans l’avenir des répercussions sur le niveau des emplois. Les tâches à accomplir peuvent, en effet, y être automatisées.

En revanche, pour ce qui est du tertiaire relationnel, où la logique n’est pas la productivité mais la qualité de la relation avec celui qui reçoit le service, les TIC ont peu de chances de remplacer l’homme. Leur utilisation dans ce secteur sera moins pertinente. C’est le cas pour toute une partie des secteurs de l’éducation, de la santé, de la culture, de l’environnement et des soins aux personnes. Le développement de ces services pourrait théoriquement représenter un fort gisement d’emplois. La difficulté restant pour l’instant le financement de ces activités. Il faudrait opérer un transfert de certains secteurs économiques vers ce domaine mais compte tenu de la concurrence internationale, cette solution ne va pas de soi.

Indépendamment du tertiaire relationnel, tout un pan d’activités centrées sur le développement personnel sont susceptibles de connaître un développement important. Ces activités culturelles, sportives, associatives ou civiques en plein essor sont potentiellement créatrices d’emplois.

Par ailleurs il est en train de se produire une diminution du volume de travail nécessaire et avec elle une réduction du temps de travail des actifs à plein temps, l’augmentation du temps partiel et du chômage. Le temps hors travail déjà structurellement allongé avec la multiplication des congés, l’allongement de la vie et de la scolarité et l’avancement des départs en retraite, devient de plus en plus important. Si bien que le temps passé au travail ne représente plus que 10% de notre vie.

Cette situation crée alors un rapprochement entre les minima sociaux et les rémunérations du travail. On a pu constater à ce sujet, à travers un sondage réalisé en 1997, que seules 27% des personnes interrogées associent leur bonheur au travail et qu’aujourd’hui 61% ne seraient pas prêtes à faire des sacrifices pour leur travail contre 32% seulement en 1989.

On voit bien que la notion de travail doit être repensée et élargie à des activités non marchandes si l’on veut sortir de l’impasse dans laquelle nous sommes.

Nathalie Le Breton

Le XXème siècle a inventé le droit au travail. Quel pourra bien être l’apport du XXIème siècle pour le travailleur ?

Gabriel Fragnière 

Dans l’étude sur "l’Europe au-delà du chômage ", deux scénarios étaient avancés :

Depuis la Révolution Industrielle, la société a été structurée de telle façon que le système de production est en même temps le système de redistribution de la richesse. Le salarié participe à la création de la richesse par son travail et bénéficie de cette même richesse grâce à un revenu qui lui permet de consommer. Dans la mesure où l’on accepte l’idée que dans le système actuel de production et avec les nouvelles technologies il n’est plus nécessaire que tout le monde travaille pour produire ce que nous consommons, et la montée inexorable du chômage le confirme, nous sommes obligés de réfléchir à de nouvelles formes de redistribution des richesses en dehors de la participation au système de production. Il s’agit de revaloriser les activités humaines même si elles ne sont pas productrices de biens et de services. De quelle façon procéder alors ?

Nous devons développer l’idée d’enrichissement par l’échange autre que l’échange monétaire et l’échange de biens, parce que finalement la seule richesse provient de l’acte d’échange lui-même. Si j’ai sous ma table des milliards et que je n’en fait rien, ce n’est que du papier. Ce n’est que parce que l’argent circule qu’il a de la valeur. Il y a là un élément à faire valoir en dehors des échanges monétaires. Des activités comme celle que nous avons aujourd’hui, ma capacité à parler sur une problématique à laquelle je réfléchis, votre capacité d’écoute et de dire " je suis d’accord " ou " je ne suis pas d’accord ", cet échange intellectuel, c’est un travail, un échange humain que nous devons revaloriser. Nous devons repenser la valeur à donner aux différentes activités humaines. Pas nécessairement en terme monétaire mais en terme de valeur sociale et de statut social. En ce sens, c’est moins vers une société de loisirs que d’activités humaines intenses que nous nous dirigeons.

Guy Roustang

Effectivement, nous sommes en passe de sortir d’une civilisation du travail, au sens de travail productif et rémunéré. Le problème qui se pose aujourd’hui est de savoir comment articuler l’emploi avec les autres activités.

Nous devrions tout d’abord adopter une conception de la richesse plus large que celle qui prévaut depuis les débuts de la Révolution Industrielle. Les économistes ont voulu construire une discipline du quantitatif, ils se sont attachés à mesurer les échanges monétaires et la production matérielle en laissant de côté toute une série d’activités essentielles pour la vie de la société. Aujourd’hui, avec le développement du secteur tertiaire, il est beaucoup plus difficile d’apprécier la valeur réelle de ce qui est produit et on voit bien que nos modes d’évaluation de la richesse sont dépassés.

De plus, à côté de l’économie monétaire, il existe une économie non monétaire qui joue un rôle important dans le fonctionnement de la société. Les entreprises, par exemple, ne pourraient pas survivre si le capital humain ne leur était pas fourni par la famille. Or, celle-ci effectue un travail d’éducation et de transmission de valeurs sans lequel la société et le système productif seraient en difficulté. L’ensemble de la société participe donc à la production de la richesse. A ce stade, la difficulté est non seulement celle de la reconnaissance de la valeur de ces activités et de l’extension de la notion de travail mais aussi celle de savoir quelles sont celles de ces activités que l’on voudra bien rémunérer. Une idée intéressante avancée dans un rapport du Commissariat du Plan est celle de la constitution d’un contrat d’activité permettant de rémunérer le travail de formation au même titre que le travail réel. Ce qui constituerait déjà une extension de la notion de travail. Certains avancent aussi l’idée d’un revenu d’existence alloué à tous indépendamment du travail. Ces propositions posent de grandes interrogations pour l’avenir.

La seule question qui devrait en tous les cas nous préoccuper et qui appelle un nouveau projet de société est celle de savoir : quelles activités créent les meilleurs citoyens ? Il y a quelques temps, Hannah Arendt prédisait déjà : c’est une société de travailleurs que l’on va libérer du travail et cette société ne sait plus rien des activités plus hautes et plus enrichissantes pour lesquelles il valait la peine de gagner cette liberté. En effet, nous vivons une transition devant laquelle nous sommes perplexes. Elle nous impose de changer notre conception de la société et de remettre en cause la croyance largement partagée en un progrès sans fin, intrinsèquement bénéfique à l’homme.

Claude Javeau

Je voudrais rappeler que l’évolution de la société n’est jamais linéaire et tout à fait planifiable. On avait prédit la fin du mariage et de la famille, or, on constate au contraire une augmentation des unions maritales et un retour à la famille. Il s’agit donc d’être nuancé quant aux prédictions des évolutions de la société portées par les TIC. Dans les décennies qui s’annoncent, effectivement, il est fort probable qu’une partie du travail ne se passera pas dans le cadre d’institutions régulées, organisées et contrôlées comme les entreprises et une partie du travail retrouvera peut être sa dimension générique de condition essentielle de l’homme à partir du moment où un certain nombre d’activités échapperont au domaine marchand.

Le problème demeure de savoir comment rémunérer les gens qui mèneront ces activités non marchandes. Il est nécessaire par ailleurs, si l’on souhaite ces changements, de travailler dès la petite enfance sur une refonte des valeurs articulées autour de cette notion centrale de travail et ce pour reconsidérer la notion d’activité.

Résumé du débat avec le public

Question

Le travail des chercheurs concernant les solutions au problème actuel du chômage et la nécessité de repenser la notion de travail et l’organisation de la société a-t-il une influence sur les décideurs politiques et économiques ? Son écho pratique n’est-il pas une question de survie pour notre civilisation ?

Gabriel Fragnière

Les décideurs sont toujours très prudents et attentifs à ne pas faire les révolutions par le haut, le système politique tel qu’il fonctionne les oblige, en effet, à tenir compte avant tout des attentes de l’opinion publique. Je pense que le problème actuel du chômage est mal posé et par conséquent les solutions que les décideurs politiques et économiques nous proposent actuellement ne les résoudront pas. La réduction du temps de travail par exemple, n’est pas une solution. Seules des activités qui se développent, parce qu’elles dynamisent l’échange, donnent naissance à d’autres activités et peuvent donc créer de l’emploi. Quand la Belgique, au début des années 80, a diminué le temps de travail de 40 à 38 heures, le chômage a augmenté parce que les activités avaient diminué.

Claude Javeau

A côté du temps que nous passons à travailler, il existe un temps beaucoup plus long où nous jouons toute une gamme de rôles qui représentent en fait autant d’activités que nous pourrions développer ; des activités qui ne sont pas de l’ordre de la productivité mais qui sont de l’ordre de la convivialité, de l’échange, de l’écoute, de la stimulation intellectuelle. On pourrait demander aux décideurs de faire en sorte qu’on s’interroge sérieusement sur le type d’activité à développer avec les autres pour créer de l’activité supplémentaire. Je crois que c’est un devoir moral aujourd’hui. L’école pourrait jouer un rôle à cet égard.

Guy Roustang

Dans le passé, et encore aujourd’hui, le conflit entre le patronat et les syndicats, la droite et la gauche, a lieu autour d’une même finalité de productivisme, de croissance et du toujours plus. Je pense qu’il faut véritablement changer le lieu du débat : le problème de l’inégalité est important mais il devrait être intégré dans une problématique plus générale d’interrogation sur les orientations même du système économique actuel.

Les sociologues qui travaillent dans les quartiers en difficulté montrent bien par exemple qu’il y a des ressources à mobiliser dans ces quartiers mais qu’il faudrait s’y prendre de manière assez différente et ne pas tabler uniquement sur l’emploi. Je crois qu’il y a des possibilités d’intégration sociale beaucoup plus souples mais qui supposeraient une autre attitude de l’administration et des décideurs vis-à-vis du monde associatif quand même souvent assez actif dans ces quartiers en difficulté.

Question

La Déclaration Universelle des Droits de l’Homme parle du droit au travail. L’ambition du XXIème siècle peut-elle être d’assurer un droit réel au travail. Quelles peuvent être les raisons d’espérer des chômeurs pour le prochain millénaire ?

Gabriel Fragnière

Le bonheur est attaché au travail parce qu’il est associé au revenu et donc à tout ce qu’il permet. Ce droit au travail devrait donc plutôt être un droit au revenu, à un statut et à l’expression de soi dans une activité.

Question

Pourrait-on parler alors d’une allocation universelle ?

Gabriel Fragnière

Oui. Il s’agirait de donner aux chômeurs, un revenu qui leur permette de développer une activité et de lui donner une valeur sociale qu’elle n’a pas encore dans notre société marchande.

Question

Quel serait ce revenu alors ? Serait-il de type RMI et alors est-il possible de vivre décemment avec 2500 francs par mois ?

Guy Roustang

Même si cette allocation était suffisante pour vivre, la question de la place de chacun dans la société continuerait à être posée car le travail n’est pas qu’un moyen d’assurer son existence par le revenu qu’il garantit, il accorde également un statut et donc une reconnaissance sociale qui sont tout autant essentiels.

Il faut en finir avec l’idée absolument fausse que la croissance et la baisse du temps de travail créent des emplois. Nous savons que la croissance est générée par une recherche constante de productivité qui n’investit pas dans les ressources humaines. L’important aujourd’hui est de refuser l’exclusion. Or, il serait tout à fait possible de décider d’une allocation universelle car les sociétés actuelles accumulent beaucoup de richesses. Mais les vieilles conceptions quant à la création d’emploi, telles que favorisez la croissance et vous créerez des emplois ou diminuez le temps de travail et vous allez créer des emplois, bloquent les décisions.

Par ailleurs, les gouvernements se trouvent dans une situation difficile. S’ils veulent taxer les entreprises pour redistribuer, ils sont considérés comme portant atteinte à la richesse même de la nation parce que ce faisant ils brisent la compétitivité des producteurs dans un environnement devenu ultra concurrentiel. On se heurte ici à l’idéologie du libéralisme économique intégral. La situation sera la même pour l’allocation universelle : ceux qui sont dans le système de production considéreront que ce sont eux qui créent les richesses et refuseront qu’on les ponctionne. Il s’agit donc de revoir les logiques économiques actuelles, les logiques de ceux qui détiennent le pouvoir et qui croient être les seuls producteurs de richesse.

Question

L’automatisation crée du chômage. N’est-il pas possible d’arrêter ce mouvement et de revenir à un travail plus manuel  ou de trouver un équilibre entre différentes formes de travail ?

Guy Roustang

Il existe encore des domaines qui consomment peu de nouvelles technologies. On pourrait aussi choisir d’investir moins dans les TIC pour préserver une certaine qualité de vie. Par exemple, on pourrait maintenir les 700 000 exploitations agricoles qui existent aujourd’hui pour éviter la désertification du territoire. L’important est de replacer le débat de l’influence des TIC non pas seulement sur la productivité économique mais sur l’ensemble de la société, c’est-à-dire de s’interroger également sur les conséquences que cela a sur la qualité de la vie sociale.

Claude Javeau

Le débat ne doit pas être si manichéen. Il ne s’articule pas entre l’idée d’un progrès entièrement négatif et la nécessité de retourner à ce qui serait considéré comme un âge d’or. La question est celle de trouver un point d’équilibre et de concilier deux types de travail. Regardez le discours qui accompagna l’apparition et le développement de la télévision. C’était soi-disant la mort annoncée du cinéma et de la radio. Or, il n’en est rien. Chacun deux a trouvé sa place parce qu’ils impliquent des modes de consommation différents. Ils ont chacun leur logique. L’éducation a un rôle à jouer ici qui est justement d’apprendre à trouver cet équilibre entre l’usage des TIC qui demeure indispensable et celui qu’il faut conserver des autres outils parce que chacun présente un intérêt spécifique.

Question

Quels conseils donneriez-vous au travailleur du XXIème siècle pour combiner le travail-emploi et le travail-activité et comment se préparer au prochain millénaire ?

Guy Roustang

Nous allons devoir développer ce que l’on appelle la qualification sociale : des qualités d’écoute et d’échange, la capacité à travailler en groupe. En s’engageant dans des activités associatives ou civiques qui stimulent ce genre de comportements, nous nous préparerons aux nouveaux emplois. Nous nous donnerons aussi les moyens de combattre notre individualisme dans la perspective d’une nouvelle société.

Claude Javeau 

A l’aube du XXIème siècle, l’important pour un jeune est bien sûr la formation mais aussi et de plus en plus la culture générale. Il s’agit alors de réapprendre à prendre le temps d’apprendre et de sortir des réflexes de satisfaction immédiate. Il faut aussi éviter l’idée post-moderne de la fin de l’éthique, de l’ère du vide. La construction de soi reste primordiale à travers la culture, les voyages, la lecture, les rencontres. De plus, la culture générale sera de plus en plus nécessaire du fait des exigences croissantes de mobilité et de polyvalence. Elle n’est donc pas dénuée de tout utilitarisme.

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