L'Internet, une révolution dans la formation ?
Internet bouleverse les données traditionnelles de l'apprentissage en proposant des cours en ligne et des plates-formes de formation ouvertes à distance, parfois gratuitement. Evolution pour les uns, révolution pour les autres, Internet est-il un outil de plus, ou renvoie-t-il à une transformation essentielle du monde de la formation ? Internet s'introduit-il dans la formation en tant que nouvel outil capable de la faire évoluer, ou lui imposera-t-il une profonde modification structurelle ?
Les discours sur Internet, opposables et complémentaires, sont le miroir des activités qu'on y exerce, et des multiples fonctions remplies par ce réseau. Le débat, ouvert à un public professionnel, explore l'éventail des possibilités dInternet en tant qu'outil pédagogique, en synthétisant les expériences et impressions que chacun a pu en avoir...
Rencontre-débat animée par :
- M. Adrien FERRO, formateur consultant
- Mme Sally O'FARRELL, vice-présidente du FFFOD (Forum Français pour la Formation Ouverte et à Distance)
M. FERRO présente sa propre vision d'Internet, dans une perspective historique et culturelle, comme support du "préexistant" et renouvellement du média pédagogique, et comme authentique révolution du milieu de la formation.
Internet a introduit la dimension de temps réel au cur des anciens médias : en France, deux journaux ("les dernières nouvelles d'Alsace", et "le Parisien") sont actuellement en ligne et s'autofinancent uniquement grâce aux publicités ; une encyclopédie met en ligne ses articles réactualisés, vaccinant ainsi le public contre la rapide obsolescence des informations ; les bibliothèques en ligne permettent, entre autres, d'agir sur un document, de mener des recherches, de prélever directement les passages saillants.
Mais la technologie a dépassé cette dimension de seul support média depuis déjà douze ans : le Minitel propose trente trois mille services (comme le trafic routier, la météo etc.). L'informatique est devenu par là même un outil d'observation du temps réel.
Quant aux cours en ligne, on trouve, au premier échelon, le professeur qui met en ligne ses travaux dirigés et permet ainsi aux élèves de se préparer à la séance qui va suivre. Ce support de cours en ligne encourage donc un aller-retour entre le temps de formation en présentiel et le temps d'apprentissage à distance. Au second échelon, l'informatique prend toute sa dimension révolutionnaire : avec Internet, chacun peut mettre en ligne ses pensées, ses uvres, s'exprimer sans frontière, sans autorisation, sans frais d'édition, en dématérialisant son existence physique au profit de la circulation de son esprit... Ainsi, au delà de la nouvelle lecture offerte par Internet, existe nécessairement une nouvelle écriture, libérée des contingences du monde de l'édition et des territoires gardés de l'élite intellectuelle. Cette massification de l'usage informatique de la pensée est en cours, d'ores et déjà.
M. FERRO considère que cette révolution a trois racines historiques : premièrement, le réseau, ensuite le multimédia, et enfin la micro-informatique. Le téléphone, qui a un siècle, doit être considéré comme le tout premier réseau. Il y a vingt-cinq ans apparaît une logique multimédia, avec ses multiples supports. Dernière née, la micro-informatique s'est développée, et s'est affirmée comme un formidable instrument au service de ces deux éléments qui lui préexistaient. Autour d'elle, la logique du réseau et du multimédia ont fait corps et aboutit à la possibilité d'une auto-production. La révolution, à la confluence du réseau, du multimédia et de la micro-informatique, ne réside donc pas dans l'utilisation d'un ordinateur, mais dans l'intériorisation des possibilités de ce "communicateur personnel multimédia" (Joël de Rosnay) qui est à la fois un processeur d'information, un communicateur (téléphone, fax) et un considérable support de savoir (cédérom, DVD).
Dans le public, un conseiller en informatique compare Internet au train à vapeur et à la voiture, qui semblaient ahurissants dans les tous premiers temps et sont néanmoins très vite devenus un moyen de transport des plus banaux. Bientôt, Internet nous semblera tout aussi évident.
La comparaison est intéressante, reprend M. FERRO. Internet est effectivement une sorte de moyen de transport puisqu'il permet de contracter l'espace et le temps...
Un responsable de formation s'inquiète de l'importante autonomie individuelle nécessaire pour réussir une formation sur Internet. Mais, répond Mme O'FARRELL, l'enseignement à distance n'est pas apparu avec Internet et l'informatique : en France, le CNED assure depuis un siècle un enseignement à distance, par la Poste, les échanges épistolaires entre apprenant et formateur. Pour les Français, se former seul n'est donc pas une révolution. Avec Internet, on pourra étendre au monde cette spécificité historique nationale et perfectionner encore l'enseignement à distance en explorant ce réservoir de nouvelles possibilités techniques. Ceci dit, il est évident qu'Internet, en développant l'immédiateté et l'interactivité, nous met dans une situation très particulière au niveau cognitif et intuitif.
Un responsable de Langues et Affaires souligne que l'autonomie ne signifie pas forcément travailler seul. La problématique de la formation sur Internet est désormais celle-là : comment travailler de façon autonome sans travailler seul ?
Effectivement, reprend M. FERRO, enseignement à distance et autoformation sont des termes contradictoires, dans la mesure où Internet développe la capacité à se mettre en relation en dépit de l'éloignement physique des protagonistes de la formation (E-mail, forum etc.). Sans relation humaine, la formation ne peut réussir, et ici, précisément, ce sont les technologies qui permettent d'engager la présence, stimulent l'humanisation de l'apprentissage. En fait, il faut oublier l'a priori selon lequel la formation à distance par ordinateur nécessite le développement de l'autonomie chez l'apprenant. C'est tout le contraire : les réseaux interactifs ont pour mission principale de multiplier les contacts entre deux personnes qui n'auraient sans cela jamais pu se connaître, et ce en temps réel. Contrairement aux idées reçues, l'informatique ne rend pas neutre, elle ne déshumanise pas. Elle suscite même des rencontres imprévues, où le formateur donne à distance une image de lui plus positive, plus accessible que celle qu'il aurait donnée au cours d'une rencontre physique. M. FERRO reprend là les conclusions d'une enquête passionnante menée par des psychologues cliniciennes, auprès des tuteurs et de jeunes incarcérés d'une formation à distance à Valence, en 1986. Un tuteur disait avoir été agréablement surpris par ses apprenants : "Ce ne sont pas les même jeunes, c'était plus facile", et réciproquement, les dits apprenants décrivaient leur tuteur comme plus proche d'eux, "un jeune comme nous, branché"... ! L'instrument peut donc valoriser l'individu qui s'en sert, et changer la représentation que l'on se fait de l'Autre. En utilisant bien la distance, on crée de la proximité.
Mme O'FARRELL nous fait part d'une enquête menée auprès des responsables de formation de grandes entreprises de transport. Ceux-ci ne perçoivent pas de limite à la formation et à l'information, grâce à Internet. Ils expriment le souhait qu'Internet donne accès à des informations concrètes sur leur domaine d'activité, mais aussi que, par des liens hypertextes, on puisse cliquer sur des notions difficiles et accéder à des modules de formation pratique sur ce point précis. Internet servirait donc à gommer la distance entre information et formation, en créant des liens entre ces deux dimensions et en développant les capacités de personnalisation du réseau.
Dans le public, un formateur suggère qu'une nouvelle ère s'ouvrira véritablement quand Internet permettra à l'apprenant de débuter lui-même sa formation, en créant un contact avec le formateur et en exprimant ses envies et besoins. A partir de la personnalité de l'apprenant, des souhaits qu'il a exprimés, le formateur mettrait alors au point un programme d'apprentissage adapté. Cela demanderait un travail de Titan, mais garantirait un succès immédiat.
Dès qu'il s'agit de formation, complète M. FERRO, l'élément humain ne peut de toute façon pas être écarté, ou minoré. L'élément humain, le relationnel est irremplaçable. L'informatique ne cherche pas à s'en débarrasser mais au contraire à l'optimiser.
M. FERRO attire notre attention sur un phénomène physiologique spécifique à l'usage prolongé de l'ordinateur. On a l'impression d'apprendre, sur le coup, mais, sitôt l'ordinateur éteint, il semble qu'instantanément tout ait été oublié... Les électroencéphalogrammes de sujets travaillant sur écran montrent qu'au bout d'un moment, ils passent à un état de conscience Alpha, différent de notre état de conscience habituel, caractérisé par une vigilance extrême mais se focalisant sur l'instant et incapable d'imprimer durablement. La représentation de l'espace-temps en est sensiblement perturbée. C'est pourquoi, dans un contexte de formation assistée par ordinateur, il est vital qu'un formateur veille au transfert de ces nouvelles connaissances dans un autre contexte, et plus particulièrement dans l'exercice de l'activité professionnelle de l'apprenant.
Dans l'assemblée, un professeur exprime son inquiétude devant l'effacement des préoccupations pédagogiques. Quand l'outil connaît sans cesse de nouvelles améliorations, le formateur, le tuteur, le professeur, essayent de ne pas prendre de retard, tentent de suivre ces innovations technologiques, et de ce fait négligent l'aspect pédagogique de la formation. On a tendance à privilégier l'outil sur le contenu. Le progrès pédagogique est toujours de reste. On recule plus qu'on n'avance dans ce domaine. Certes, il faut noter l'apparition de quelques rares didacticiens qui étudient sérieusement les possibilités cognitives de la formation sur ordinateur, les processus mentaux qu'elle engage. Mais le retard est immense. On a beaucoup désappris.
M. FERRO se montre plus optimiste. Il est vrai qu'une parfaite maîtrise de l'outil est requise. On en est encore à explorer l'étendue des possibilités d'Internet. Mais la société est de plus en plus réactive. Une étude du cabinet GfK établit que près de 2,8 millions de micro-ordinateurs ont été vendus en 1997, soit une progression de 20 % par rapport à l'année précédente. Autrement dit, 20 % des foyers français sont équipés, dont les trois quarts de matériel récent. Et 81% des entreprises de plus de 500 salariés sont connectées au Web. Selon France Télécom, il y a aujourd'hui autant de trafic lié à Internet que de trafic téléphonique etc. La révolution est en marche. Très rapidement, Internet sera tout à fait maîtrisé et remplira tout naturellement sa fonction principale, mettre en contact les individus. Internet n'est qu'un outil, mais, comme tous les outils importants, il a en lui la capacité de transformer notre vision du monde, d'en changer la dimension, et de modifier notre rapport à l'Autre. On peut en cela le comparer à l'imprimerie, qui en l'espace de vingt ans a divisé par 400 le coût du livre, et stimulé le développement du protestantisme... Internet va bouleverser la construction du savoir dans toutes les sociétés, et porte donc en lui la redéfinition radicale des rôles dans le dispositif de formation. On peut dire, d'ores et déjà, qu'il ne remplacera jamais le formateur, mais lui assignera de nouveaux objectifs et une nouvelle identité. La lecture et l'écriture connaîtront de nouveaux développements. La pédagogie aussi y trouvera son compte, en profitant du son, de l'image, de l'interactivité et de la personnalisation portés par Internet. Internet, si on continue à s'y investir, représente à terme la diminution du pouvoir en faveur du savoir...
Pour continuer à réfléchir, une petite bibliographie :
L'utopie de la communication, de Philippe Breton (1997, Ed. La Découverte)
L'homme symbiotique, de Joël de Rosnay (1995, Seuil)
Cybermonde, la politique du pire, de Paul Virilio (1996, Ed. Textuel)
Le Monde de l'éducation, hors série "Apprendre à distance" (septembre 1998)
Rédaction : Juliette FOUILLAND - FFFOD
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