Rencontre-débat du 4 février 1999
Premiers
niveaux de qualification :
est-ce que les outils multimédias changent quelque chose ?
Intervenants :
- Mme Colette DARTOIS, consultante en formation à CQFD
- Mme Geneviève SION, conseiller en formation continue à la DAFCO de Lille, Réseau GRETA Nord-Pas-de-Calais
- Mme Monique HUOT-MARCHAND, conseillère pédagogique à l'association FAIRE
- M. Jean VANDERSPELDEN, IOTA + Coordination des APP
- M. Pascal EVRARD, conseiller technique et pédagogique au CLP
Rencontre-débat animée par :
- Mme Hélène WEGLAREZYK, Directrice du CLP,
Quelle valeur ajoutée pédagogique l'outil multimédia apporte-t-il ? Faut-il s'attendre à des effets "miracles" ? Quels critères peut-on se donner pour sélectionner des outils multimédias ? Comment les intégrer aux projets de formation ? Quels comportements et quelles attitudes sont générés par l'utilisation des nouvelles technologies ? Infléchissent-ils le rôle des formateurs spécialisés dans la formation des publics de premiers niveaux de qualification ? Face à un public spécifique, quels modes d'intégration privilégier ?
Se sont réunis pour en débattre des représentants de divers organismes et associations :
- le CLP, réseau national d'organismes de formation pour publics de bas ou premiers niveaux de qualification (niveau infra 5, peu lecteur, remise à niveau en français et apprentissage de la langue) ;
- la DAFCO de Lille, Délégation Académique à la Formation Continue, qui impulse la politique du réseau des GRETA et, avec les fonds européens FEDER-Objectif 2, expérimente des réponses de formations individualisées à domicile pour public ayant des difficultés à accéder à la formation (projet IRISI);
- les APP, Ateliers de Pédagogie Personnalisée, lieu de formation ouverte pour adultes faiblement qualifiés (niveau égal ou inférieur au baccalauréat) ;
- CQFD, Conseil Qualité Formation Développement, association qui travaille notamment à la définition des savoirs de base faisant défaut aux publics en difficulté ;
- et enfin l'association FAIRE qui cible les premiers niveaux de formation en Ile de France et les détenus (formation, insertion, socialisation etc.)
Mme SION situe l'enjeu du projet IRISI : mettre à portée de chacun la formation en investissant jusqu'au domicile de la personne qui n'a pas la possibilité de se déplacer en centre de ressources. Cela a nécessité dans un premier temps la formation des formateurs intervenant en formation ouverte et à distance. Cette formation était elle-même ouverte et à distance : l'idée était de mettre les formateurs dans la situation où ils mettraient leurs stagiaires par la suite. Après deux jours de formation aux NTIC en présentiel, ils ont dû construire un scénario de formation ouverte et à distance. Quinze formateurs étaient concernés par cette première session. Ce programme de formation de formateurs a été également ouvert dans le cadre du projet FORE, qui s'applique au développement des formations ouvertes et à distance sur le champ de l'illettrisme en Nord-Pas-de-Calais. En deux jours, 50 formateurs d'organismes privés se sont inscrits à cette formation. En comptant les formateurs de l'Education Nationale, plus de cent formateurs sont donc concernés et formés à ce type de publics. Les GRETA développent depuis de nombreuses années la pédagogie des formations individualisées. Pour répondre à une forte demande en parcours individualisés, un système expert, GEF-EXPERT, a été développé par les GRETA, qui permet de gérer les parcours à petite et grande distance.
La DAFCO travaille actuellement à la mise en uvre la formation ouverte et à distance pour publics faiblement qualifiés dans quatre domaines: la formation de formateurs précédemment évoquée, une formation au télésecrétariat pour des demandeurs d'emplois de niveau 5 (750 heures, les apprenants étant regroupés et le formateur distant, avec bientôt intégration d'ordinateurs portables), une formation au CAP Textile pour des stagiaires d'entreprise de niveau 5 (en utilisant GEF-EXPERT), et enfin prochainement une formation pour illettrés à Maubeuge.
Ces expérimentations visent à jauger ce qu'il est possible de faire avec un public en difficulté. Certains ne supportent pas la mise à distance, souffrant trop de l'absence de contacts. Mais il convient d'être très prudent : cette défiance ou inadéquation ne correspond pas à un niveau intellectuel ou social. On les retrouve dans toutes les catégories sans distinction. Ce dispositif a tout particulièrement convenu à ceux qui avaient choisi de suivre une formation au télésecrétariat car cela les mettait dans un contexte qui allait être celui de leur poste de travail. Après une phase d'accueil en présentiel, ils bénéficiaient d'un accompagnement par visiocommunication et partageaient les applications avec ou sans communication orale. Les formateurs ont constaté que le tableau blanc partagé leur servait plus à instaurer une convivialité qu'à travailler un contenu.
M. VANDERSPELDEN s'inquiète du rétrécissement du champ éditorial multimédia ciblant les adultes faiblement qualifiés, au profit du champ scolaire en pleine expansion. Les productions scolaires ne sont pas adaptées à ce type de public et phagocytent les autres alternatives pédagogiques.
L'apprentissage sur support multimédia fonctionne avec les adultes en difficultés à condition que le dispositif leur épargne le sentiment d'isolement et que les parcours soient individualisables et personnalisés. L'autoformation assistée s'appuie sur trois nouveaux axes : la reconnaissance pleine et entière des acquis de l'apprenant, une explication limpide du système informatique et une structuration de son activité par l'organisme de formation (accompagnement en centre de ressources etc.).
Le multimédia ne doit certes pas occuper 100% de la formation mais plutôt 20% : il a uniquement sa place dans une démarche globale de diversification des supports de formation. Les publics adultes de faible qualification ont souvent de pénibles souvenirs d'échecs scolaires, parfois des difficultés à bien écrire. Le multimédia, qui leur semble neutre, les aide à dépasser leur appréhension initiale. Il n'est intéressant que s'il permet une plus grande initiative dans l'activité de l'apprenant. Avec les NTIC, l'apprenant peut désormais travailler sur du visuel et du sonore, s'approprier les contenus, enrichir à volonté sa culture. Il se sent généralement mieux intégré dans une société où la maîtrise de l'outil informatique est très valorisante.
Selon M. EVRARD, les formateurs des 22 organismes équipés en multimédia sont depuis peu en mesure de les utiliser dans le cadre de formations. Cela exige d'eux qu'ils dépassent leur angoisse d'être remplacés par l'ordinateur ou de voir leur rôle radicalement modifié. Le multimédia n'est pas un outil commun qui viendrait juste s'ajouter aux autres, affirme M. EVRARD, il demande de repenser la démarche formatrice dans son ensemble. Les modalités d'évaluation sur multimédia posent également problème, elles sont inexistantes ou peu utilisées pour le moment.
La dimension économique ne doit pas être négligée non plus : une vision globalisante est de mise à moins d'exclure une majeure partie de la population de cette nouvelle culture émergeante.
On commence à évaluer concrètement la plus-value pédagogique de ces nouveaux outils. Ils développent chez l'apprenant le goût de l'autonomie, la logique, la mémoire, la curiosité intellectuelle, le plaisir d'apprendre et la confiance en soi. Ils facilitent également l'insertion professionnelle.
Dans le public, un conseiller en formation dans un centre bourguignon d'accueil aux handicapés est sceptique sur la qualité de l'accompagnement de l'apprenant en formation à distance. Comment connaître, à distance, les innombrables difficultés de l'apprenant de faible qualification ?
M. EVRARD répond que c'est précisément pour cette raison que le CLP a refusé d'informatiser les évaluations. Il consacre, de même, une attention toute particulière à la première phase de la formation, qui se déroule entièrement en présentiel. Créer un contact authentique avec l'apprenant est la condition sine qua non de la réussite d'une formation. Le tout-à-distance n'est pas l'objectif. Tout est question d'équilibre.
Mme HUOT-MARCHAND abonde dans ce sens. L'intérêt des NTIC, c'est précisément qu'elles obligent le formateur à se remettre en question et qu'elles nous poussent ainsi à avancer. Elles exigent par exemple du formateur qu'il développe de nouvelles compétences, celle de savoir utiliser pleinement le matériel informatique mais aussi de faire face à ses pannes, par exemple. La grande nouveauté, assez effrayante pour les professionnels de la formation, c'est qu'ils n'ont plus la main quand l'apprenant travaille sur son poste multimédia. Ils deviennent davantage des médiateurs qui entrent en action avant et après la séquence sur ordinateur. Ils perdent l'auréole valorisante de détenteurs de la connaissance. Mme HUOT-MARCHAND cite un apprenant qui en réussissant sa formation a eu l'impression d'échapper à un long passé d'échecs : "L'ordinateur, c'est neutre, c'est la première fois que je travaille avec quelqu'un qui ne me juge pas !"
Sur l'évaluation des ressources multimédias, Mme HUOT-MARCHAND tient à nuancer le constat pessimiste de M. VANDERSPELDEN. Si l'on observe la production éditoriale, il manque certes de produits purement pédagogiques mais en revanche les cédéroms culturels (atlas, dictionnaire du corps humain, Livre de Lulu, jeux interculturels etc.) sont désormais légions. De plus en plus interactifs, ludiques et attrayants, ils forment un réservoir inestimable de ressources à valeur pédagogique que l'apprenant s'approprie avec plaisir et en toute liberté. Les formateurs et organismes de formation auraient bien tort de passer à côté de matériaux si riches et prometteurs...
Mme DARTOIS approuve et précise qu'il faudrait former à l'avenir les formateurs à l'utilisation pédagogique de ces ressources passionnantes d'une rare qualité. Soulignons également l'intérêt pédagogique d'Internet qui, en offrant l'opportunité de communiquer en toute convivialité avec l'étranger, donne aux apprenants la meilleure des motivations pour maîtriser une langue étrangère et apprécier la culture de l'Autre.
Mme DARTOIS attire ensuite notre attention sur la nécessité d'élargir le référentiel des savoirs de base. L'illettré en formation doit certes acquérir un certain niveau de maîtrise du langage oral, de l'écriture et des mathématiques. Mais il a aussi généralement des lacunes très profondes de raisonnement et de logique, d'identité, de positionnement dans le temps et l'espace. Ces domaines particulièrement sensibles et impalpables ont été identifiés par Piaget, ils ne se transmettent pas mais se construisent. Les NTIC peuvent jouer un rôle dans l'acquisition de ces savoirs de base à condition qu'on les utilise à cette fin. C'est l'intention avec laquelle le formateur créé ou emploie ces outils qui leur donne un sens et une mission. C'est pourquoi ce métier requiert désormais un minimum de compétences techniques.
Le multimédia doit aider l'apprenant à agir et à réagir, mais il faut prendre garde à se détacher de l'outil, à ne s'en servir que ponctuellement, à ne pas faire reposer l'essentiel de la formation sur lui. En effet, le savoir se construit dans le réel. Il faut conserver une certaine mixité du système et ne jamais oublier que les ressources deviennent contenu de formation par l'action du formateur, uniquement. Le formateur, c'est le meilleur multimédia. Et le second meilleur multimédia, conclue Mme DARTOIS, c'est l'intelligence et la motivation de l'apprenant...
Rédaction : Juliette FOUILLAND - FFFOD
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